Le se­cret mine Crans-mon­ta­na

Alors qu’une is­sue fi­nan­cière à la crise a été trou­vée, les soup­çons d’in­frac­tions pé­nales em­poi­sonnent la sta­tion.

Le Matin Dimanche - - SUISSE -

Ra­do­van Vi­tek, le mul­ti­mil­liar­daire tchèque pro­prié­taire des re­mon­tées mé­ca­niques de Crans-mon­ta­na, veut mettre un terme au conflit qui agite la sta­tion. Dans des in­ter­views ac­cor­dées à plu­sieurs mé­dias en dé­but de se­maine, il an­nonce ra­che­ter pour 35 mil­lions les par­kings et res­tau­rants de la so­cié­té et ré­gler ain­si le li­tige.

Pour rap­pel, ceux-ci avaient été in­té­grés aux re­mon­tées mé­ca­niques en 2016 pour un mon­tant de 35 mil­lions alors que leur va­leur réelle était de 7 mil­lions. Une ré­éva­lua­tion qui a cau­sé une perte im­por­tante de 28 mil­lions dans la so­cié­té. Pour Ra­do­van Vi­tek, ce geste n’est en rien un aveu, c’est une ma­nière de «re­mettre de l’ordre» et «plus per­sonne ne peut se sen­tir lé­sé». Reste que la sur­éva­lua­tion n’est pas une ru­meur, elle a été at­tes­tée par quatre fi­du­ciaires dif­fé­rentes.

Mais de­puis, tout se passe comme si on avait ou­blié un élé­ment im­por­tant. Ven­dre­di der­nier, on ap­pre­nait en ef­fet que le Mi­nis­tère pu­blic va­lai­san avait ou­vert une en­quête pré­li­mi­naire dans ce dos­sier. Pour cause, d’éven­tuelles in­frac­tions pé­nales ont pu être com­mises dans la ma­noeuvre. Le fait d’an­non­cer un ra­chat de 35 mil­lions ne change rien de ce point de vue. Pour faire simple, l’ac­tion­naire ma­jo­ri­taire n’a pas seule­ment sur­éva­lué la va­leur des par­kings et des res­tau­rants, il s’en est ser­vi pour réa­li­ser une aug­men­ta­tion de ca­pi­tal – sans l’an­non­cer au Re­gistre du com­merce – fai­sant ain­si tom­ber la part des com­munes à tout juste 10% de l’ac­tion­na­riat.

Le pré­sident écar­té

Ce même ven­dre­di, les ac­teurs de ce dos­sier ont me­né une étrange opé­ra­tion de com­mu­ni­ca­tion tard dans la soi­rée. Tout sou­rire, Ra­do­van Vi­tek s’est en­tou­ré de plu­sieurs élus com­mu­naux et de Ch­ris­tophe Dar­bel­lay, conseiller d’état et mé­dia­teur dans l’af­faire de­puis la fer­me­ture su­bite du mois d’avril pour van­ter dans la presse la so­lu­tion trou­vée. Mais à l’har­mo­nie de l’image s’op­pose la di­ver­si­té des dis­cours. Ra­do­van Vi­tek parle d’une dé­ci­sion uni­la­té­rale. Ch­ris­tophe Dar­bel­lay parle de né­go­cia­tions qui ont ré­glé les pro­blèmes du pas­sé et es­time pou­voir «re­ce­voir des fleurs».

Le hic? Tout ce­la a été fait sans Ni­co­las Fé­raud, pré­sident de Crans­mon­ta­na et prin­ci­pale com­mune concer­née, qui n’a même pas été in­for­mé de cette opé­ra­tion. In­ter­pel­lé le ma­tin même au Grand Con­seil va­lai­san sur son rôle de mé­dia­teur, Ch­ris­tophe Dar­bel­lay in­sis­tait sur sa neu­tra­li­té. Ce n’est pas l’avis de Ni­co­las Fé­raud qui, lui, y voit une «gifle à la dé­mo­cra­tie» et une «af­faire po­li­tique me­née par les dé­mo­crates-ch­ré­tiens». Tout en re­con­nais­sant que l’ap­port des 35 mil­lions était «une exi­gence for­mu­lée de­puis deux ans», il n’y voit rien d’autre qu’«un aveu». Il fus­tige sur­tout ceux «qui veulent étouf­fer ceux que d’au­cuns veulent consi­dé­rer comme une ba­nale af­faire alors qu’il y a de forts soup­çons d’in­frac­tions pé­nales». Ra­do­van Vi­tek se contente à ce su­jet de dire qu’il est «se­rein» et Ch­ris­tophe Dar­bel­lay ne tient pas «à s’im­mis­cer dans le tra­vail du Mi­nis­tère pu­blic».

Oc­cul­ter les in­frac­tions?

Ces soup­çons sont for­mu­lés pré­ci­sé­ment dans un rap­port com­man­dé par les Com­munes que ces der­nières n’ont tou­jours pas vou­lu rendre pu­blic et conti­nuent de qua­li­fier de «se­cret». Une at­ti­tude sur­pre­nante puisque «Le Ma­tin Di­manche» en a ré­vé­lé le conte­nu de­puis le 14 oc­tobre et plu­sieurs mé­dias exigent éga­le­ment d’y avoir ac­cès en en­tier au nom de la loi sur la trans­pa­rence. Les élus se­raient très di­vi­sés sur la ques­tion. Mais, au fond, pour­quoi vou­loir oc­cul­ter un do­cu­ment men­tion­nant d’éven­tuelles in­frac­tions, qui plus est pour­sui­vies d’of­fice?

Alors qu’il dit «être des­cen­du dans la fouille pour né­go­cier», Ch­ris­tophe Dar­bel­lay main­tient, qu’il n’a ja­mais vu tout ou par­tie de ce rap­port tan­dis que les élus com­mu­naux, im­pli­qués eux aus­si dans les dis­cus­sions, en avaient for­cé­ment connais­sance. À ce titre, est-ce bien ju­di­cieux de s’af­fi­cher aux cô­tés d’un in­ves­tis­seur pri­vé concer­né par des soup­çons et pour les­quels une en­quête est ou­verte? On com­prend dès lors que la pu­bli­ca­tion de l’en­tier de ces rap­ports di­vise. JU­LIEN WICKY

«Cer­tains veulent consi­dé­rer ce­la comme une ba­nale af­faire alors qu’il y a de forts soup­çons d’in­frac­tions pé­nales»

Ni­co­las Fé­raud, pré­sident de Crans-mon­ta­na

DR

Les Com­munes dis­posent d’un rap­port qui évoque des soup­çons d’in­frac­tions pé­nales (ci-des­sus). Mais alors que son conte­nu est connu, d’im­por­tantes di­vi­sions sub­sistent tou­jours pour le rendre pu­blic.

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