De­ve­nus au­teurs, Jo­seph Deiss et Di­dier Bur­khal­ter se laissent im­pri­mer à l’étran­ger

L’im­pres­sion hors fron­tière est cou­rante dans le monde de l’édi­tion suisse, pour des rai­sons éco­no­miques. Mais lorsque les écri­vains sont deux con­seillers fé­dé­raux à la re­traite, ce­la ne passe pas in­aper­çu. Le Fri­bour­geois et le Neu­châ­te­lois ré­agissent.

Le Matin Dimanche - - SUISSE - LISE BAILAT

L’un conte les «ré­cits d’une Suisse mo­derne, pa­ci­fique et heu­reuse» en dé­rou­lant le fil de sa car­rière au Con­seil fé­dé­ral. L’autre puise dans son vé­cu, ses voyages no­tam­ment, pour tis­ser ses ro­mans. La prose des an­ciens con­seillers fé­dé­raux Jo­seph Deiss (PDC/FR) et Di­dier Bur­khal­ter (PLR/ NE) est bien pré­sente dans les rayons des li­brai­ries suisses en ce mo­ment. Ils cu­mulent quatre ou­vrages – un épais es­sai pour le Fri­bour­geois et trois ro­mans pour le Neu­châ­te­lois – tous pu­bliés aux Édi­tions de l’aire.

Mais dans les mi­lieux du livre un dé­tail ne passe pas in­aper­çu vu le pro­fil aty­pique des au­teurs: au­cun de leurs pa­vés n’a été im­pri­mé en Suisse. «Le cas du livre de Jo­seph Deiss en par­ti­cu­lier m’a in­ter­pel­lé. Je trouve qu’il y a une forme d’in­dé­cence de tou­cher des sub­ven­tions pu­bliques et de se faire im­pri­mer à l’étran­ger. Sur­tout de la part de per­sonnes qui per­çoivent des re­traites confor­tables. Qu’un jeune au­teur de­mande de l’aide, d’ac­cord, mais un an­cien conseiller fé­dé­ral, c’est cho­quant», af­firme Ch­ris­tophe Piller, fon­da­teur des li­brai­ries Li­bro­pho­ros à Fri­bourg.

Les livres de nos an­ciens mi­nistres ont en ef­fet bé­né­fi­cié d’un coup de pouce du Can­ton de Vaud et de la Ville de Lau­sanne dans la me­sure où les Édi­tions de l’aire sont au bé­né­fice d’une conven­tion de sou­tien avec ces col­lec­ti­vi­tés. Le Can­ton de Fri­bourg a, quant à lui, ver­sé 3500 francs pour l’ou­vrage de Jo­seph Deiss «dans le cadre de l’aide à l’édi­tion d’oeuvres d’au­teurs fri­bour­geois» et sur de­mande des Édi­tions de l’aire, précise la Di­rec­tion de l’ins­truc­tion pu­blique, de la culture et des sports (DICS).

Ma­laise? «Le fait que des livres d’an­ciens con­seillers fé­dé­raux bé­né­fi­ciant de sub­ven­tions soient im­pri­més à l’étran­ger m’émeut un peu, je l’avoue, af­firme Lu­cas Gios­si, le di­rec­teur des Presses po­ly­tech­niques et uni­ver­si­taires ro­mandes. Il y au­rait un sens, de na­ture éthique, à les im­pri­mer en Suisse. Mais je connais aus­si les contraintes des édi­teurs par rap­port aux prix et ne me per­met­trais sur­tout pas de me po­ser en mo­ra­liste.»

C’est un fait: les mé­tiers de la lit­té­ra­ture souffrent. Alain Cor­tat, le di­rec­teur des Édi­tions Al­phil, à Neu­châ­tel, dé­taille l’équa­tion exis­ten­tielle: «Lorsque nous ven­dons un livre 29 francs, nous lais­sons 35% à 38% au li­braire, 22% au dif­fu­seur­dis­tri­bu­teur et 8% à l’au­teur. Il reste en­vi­ron 30 à 32% à l’édi­teur, soit près de 9 francs (en dé­dui­sant la TVA) pour pro­duire l’ou­vrage. Pour que notre ac­ti­vi­té d’édi­teur soit ren­table, sans sub­ven­tion, un livre ven­du 29 francs ne doit pas coû­ter plus de 1 fr. 50 à 2 francs à l’im­pres­sion.»

D’où le re­cours à des im­pres­sions à l’étran­ger, no­tam­ment dans les pays de l’est qui en ont fait une spé­cia­li­té. Le livre de Jo­seph Deiss a été im­pri­mé en Bul­ga­rie, ceux de Di­dier Bur­khal­ter en France. Leur édi­teur, Mi­chel Moret, es­time que «ceux qui posent la ques­tion sont mal ins­pi­rés. Nous im­pri­mons par­tout en Eu­rope. Mais 50% des coûts de pro­duc­tion sont ici, en Suisse. Et nos au­teurs ne sont gé­né­ra­le­ment pas in­for­més du lieu d’im­pres­sion.»

L’un re­grette, l’autre pas

Contac­té par nos soins, Jo­seph Deiss igno­rait en ef­fet qu’il n’était pas im­pri­mé en Suisse. «Je ne me suis pas oc­cu­pé de ce­la. Pour moi, le but était d’édi­ter mon livre.» Au­rait-il sou­hai­té que son es­sai soit fa­bri­qué sur sol hel­vé­tique, voire fri­bour­geois? «Si vous avez lu mon livre, vous con­nais­sez la ré­ponse.» Dont acte. Au cha­pitre VI, l’an­cien mi­nistre de la Di­plo­ma­tie et de l’éco­no­mie suisse dit tout le mal qu’il pense du pro­tec­tion­nisme fa­çon «Buy Ame­ri­can». Il écrit: «Il faut évi­ter la pho­bie du pro­duit im­por­té et une prio­ri­té aveugle pour les pro­duits d’ori­gine do­mes­tique.»

Di­dier Bur­khal­ter, lui, sa­vait que ses livres al­laient être im­pri­més à l’étran­ger. «J’au­rais sou­hai­té qu’ils le soient en Suisse, et en par­ti­cu­lier dans mon can­ton. Mais ce­la n’a pas été pos­sible.» Pour­quoi? «Nous en avons par­lé avec M. Moret et il s’avé­rait dif­fi­cile de le faire en Suisse», in­dique-t-il. Pour son pre­mier ro­man, des ques­tions de dé­lais ont joué. En toute trans­pa­rence, le Neu­châ­te­lois ajoute que la tra­duc­tion al­le­mande de «Là ou lac et mon­tagne se parlent», qui vient d’être pu­bliée aux Édi­tions Spu­ren, à Win­ter­thour, est aus­si im­pri­mée à l’étran­ger.

Il ar­rive – c’est le cas de 1% des écri­vains pu­bliés chez Al­phil – que cer­tains au­teurs paient de leur poche la dif­fé­rence entre une im­pres­sion en Suisse et à l’étran­ger. Dans le cas de Jo­seph Deiss et de Di­dier Bur­khal­ter, tous deux au bé­né­fice d’une rente an­nuelle de la Con­fé­dé­ra­tion de 220 000 francs par an, il au­rait fal­lu comp­ter de 15 000 à 20 000 francs. Di­dier Bur­khal­ter a-t-il pen­sé à mettre la dif­fé­rence? «Non, je n’y ai pas pen­sé. Cette dif­fé­rence n’a d’ailleurs pas été pré­ci­sée car la ques­tion ne s’est pas po­sée», pour les rai­sons évo­quées ci-des­sous. L’édi­teur Mi­chel Moret juge vrai­ment la ques­tion sur­an­née. Il rap­pelle que dans les an­nées 80, il avait pu­blié les livres des con­seillers fé­dé­raux Georges-an­dré Che­val­laz et Kurt Fur­gler et que tous deux avaient été im­pri­més en Suisse. «Peut-être qu’il y a 40 ans, ce­la avait un sens, mais c’étaient les 100% de la pro­duc­tion que l’on im­pri­mait dans le pays. Autres temps, autres moeurs!» af­firme-t-il.

Le lien entre l’im­pres­sion en Suisse et l’as­pect pu­blic d’un livre n’est pour­tant pas si fu­tile. «Lorsque nous tra­vaillons pour des mu­sées ou des ins­ti­tu­tions pu­bliques, nous im­pri­mons dans la me­sure du pos­sible en Suisse et ce sont les sub­ven­tions qui couvrent les sup­plé­ments d’im­pres­sion», in­dique Alain Cor­tat. Le livre sur Xa­max sor­ti chez Al­phil a, par exemple, été im­pri­mé dans le can­ton de Neu­châ­tel. Autre exemple, la col­lec­tion «Le sa­voir suisse» est im­pri­mée en Suisse, in­forme Lu­cas Gios­si.

«Pour que notre ac­ti­vi­té soit ren­table, sans sub­ven­tion, un livre ven­du 29 francs ne doit pas coû­ter plus de 1 fr. 50 à 2 francs à l’im­pres­sion»

Alain Cor­tat, di­rec­teur des Édi­tions Al­phil

Keys­tone/jean-ch­ris­tophe Bott/cy­ril Zin­ga­ro/dr

Les ou­vrages des deux an­ciens con­seillers fé­dé­raux, Di­dier Bur­khal­ter et Jo­seph Deiss, ont été pu­bliés par des édi­teurs suisses mais im­pri­més hors de nos fron­tières.

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