Après Char­mey, tour­ner le dos au ski n’est plus ta­bou

Le Matin Dimanche - - SUISSE - JU­LIEN WICKY

En re­non­çant à fi­nan­cer les re­mon­tées mé­ca­niques, les ha­bi­tants de Char­mey rap­pellent l’équi­libre fra­gile qui touche une quan­ti­té d’autres sta­tions.

Pour les contri­buables de Val-de-char­mey, c’était la fois de trop. Après avoir in­jec­té 6 mil­lions de­puis 2011 dans les re­mon­tées mé­ca­niques, une courte ma­jo­ri­té a dé­ci­dé de dire stop lun­di. Les plus op­ti­mistes ne veulent pas lâ­cher l’af­faire, mais l’ave­nir du ski y est de­ve­nu in­cer­tain. Plus qu’un cas sym­bo­lique, la dé­ci­sion de Char­mey met en lu­mière le lien aus­si in­dis­pen­sable que fra­gile entre les col­lec­ti­vi­tés et les re­mon­tées mé­ca­niques. Mais notre en­quête au tra­vers de la Suisse ro­mande le dé­montre: le dis­cours du «too big to fail» d’hier laisse peu à peu place à des exi­gences de vi­sion à long terme, et à une stra­té­gie sur plu­sieurs sai­sons. Deux tiers de ces so­cié­tés suisses, pour la plu­part de pe­tites et moyennes tailles, dé­pendent plus ou moins for­te­ment de l’ar­gent des col­lec­ti­vi­tés. Tour d’ho­ri­zon des cas de fi­gure.

1. Les sta­tions qui ont be­soin d’aides pour cou­vrir les pertes

Des exemples de sub­ven­tions com­mu­nales an­nuelles à cinq chiffres pleuvent un peu par­tout. Sans ce­la, des quan­ti­tés d’en­tre­prises ti­re­raient sim­ple­ment la prise. C’est le cas à Châ­teau-d’oex (VD), où le do­maine de la Braye res­te­ra fer­mé cet hi­ver après que la Com­mune a dé­ci­dé, mi-sep­tembre, de se désen­ga­ger de la so­cié­té qu’elle per­fu­sait de­puis 2001. Au to­tal, 8,2 mil­lions ont été dé­pen­sés. Des pri­vés ont ten­té un sau­ve­tage, sans suc­cès pour l’ins­tant.

Ce risque pen­drait au nez d’evo­lène (VS) si les ha­bi­tants de­vaient ces­ser d’ac­cor­der les 550 000 francs par an qu’ils versent à la so­cié­té de re­mon­tées mé­ca­niques pour com­bler le dé­fi­cit. Ce n’est pas le cas au­jourd’hui, mais le ton évo­lue et le sou­tien est re­dis­cu­té d’an­née en an­née. «Le sou­tien est tou­jours bien pré­sent puisque de nom­breux autres pres­ta­taires dé­pendent du ski mais des ques­tions sont sou­le­vées car toute la com­mune ne vit plus du tou­risme», confie la pré­si­dente Vir­gi­nie Gas­poz. Alors plu­tôt que de conti­nuer épon­ger ta­ci­te­ment les chiffres rouges, elle s’at­tend à des pro­jets. Et pour ce­la, la mise à l’en­quête d’une té­lé­ca­bine comme porte d’en­trée du do­maine s’an­nonce dé­ter­mi­nante. «Il fau­dra dé­mon­trer la ca­pa­ci­té à in­no­ver et à cher­cher du fi­nan­ce­ment.»

Des ré­flexions iden­tiques sont en cours du cô­té de La Ro­bel­la, où tourne le seul té­lé­siège de l’arc ju­ras­sien. La com­mune de Valde-tra­vers (NE) équi­libre là aus­si le bi­lan grâce à un ap­port de 220 000 francs par an de­puis 2008 jus­qu’à l’échéance de la conces­sion en 2028. En 2014, après des hi­vers dif­fi­ciles, il a fal­lu al­lon­ger 130 000 francs de plus par an jus­qu’en 2019. «Ce sou­tien de plus n’était pas gra­tuit, il a été condi­tion­né à une réelle stra­té­gie sur plu­sieurs sai­sons car on ne peut plus mi­ser sur l’hi­ver», dé­taille le pré­sident Fré­dé­ric Mai­ry. Les si­gnaux sont pour l’heure plu­tôt po­si­tifs. Mais les dis­cus­sions qu’il fau­dra an­ti­ci­per sur le rem­pla­ce­ment du té­lé­siège se­ront dé­ter­mi­nantes.

2. Les sta­tions qui ne peuvent pas in­ves­tir sans l’aide des com­munes

Mais en de­hors des so­cié­tés sous per­fu­sion, presque au­cune en­tre­prise n’est, à l’ex­cep­tion de grands mas­to­dontes, en me­sure d’as­su­mer seule des in­ves­tis­se­ments pour re­nou­ve­ler son parc. Exemple à Nax, en Va­lais, où les rares ré­serves ac­cu­mu­lées servent sur­tout à com­pen­ser les mau­vaises sai­sons. «Nous ar­ri­vons tout juste à l’équi­libre et il est donc im­pos­sible d’in­ves­tir. Je reste d’avis que ces so­cié­tés doivent être au­to­nomes pour l’ex­ploi­ta­tion mais c’est im­pos­sible d’en de­man­der plus», as­sure le pré­sident de Té­lé Mont-noble, Fré­dé­ric Pont. La règle n’échappe pas aux grandes sta­tions. Par le biais de prêts di­rects ou de cau­tion­ne­ment ban­caires, ce sont là en­core les mu­ni­ci­pa­li­tés qui as­sument cette fonc­tion, les banques de­ve­nant fri­leuses.

3. Ces té­lé­skis qui ont trop de va­leur sen­ti­men­tale pour qu’on les lâche

Dans de plus pe­tits do­maines qui ne peuvent pas se tour­ner vers l’été, car étant consti­tué uni­que­ment d’un ou deux té­lé­skis, la Mu­ni­ci­pa­li­té ne re­chigne le plus sou­vent pas à fi­nan­cer ces en­gins à très haute va­leur émo­tion­nelle pour les lo­caux. La com­mune du Che­nit (VD) n’a ain­si pas hé­si­té à dé­blo­quer 800 000 francs pour les deux té­lé­skis des Bras­sus et de L’orient dans la val­lée de Joux. Sainte-croix a éga­le­ment dé­ci­dé l’an der­nier d’ac­cor­der 130 000 francs sur trois ans à ses sept té­lé­skis pour re­mé­dier à des hi­vers dif­fi­ciles. Lors du dé­bat, les élus ont es­ti­mé «qu’il était trop tôt pour ti­rer la prise.»

4. Les sta­tions qui re­çoivent des coups de pouces ponc­tuels

Pour dé­sta­bi­li­ser du­ra­ble­ment l’équi­libre d’une so­cié­té, il suf­fit par­fois de deux ou trois mau­vaises sai­sons conju­guées à des amor­tis­se­ments im­por­tants pour plon­ger dans le rouge. Et bien sou­vent, c’est en­core les col­lec­ti­vi­tés lo­cales qui jouent les pom­piers.

Après la suc­ces­sion d’hi­vers dé­li­cats entre 2013 et 2017, plu­sieurs com­munes ont dû aban­don­ner des créances, prendre part à des aug­men­ta­tions de ca­pi­tal-ac­tions comme l’ont fait Sal­van-les Ma­ré­cottes (VS) en conver­tis­sant un prêt de 4 mil­lions en ca­pi­tal-ac­tions ou Ayent-an­zère (VS) en sau­vant la sta­tion de la faillite il y a deux ans. Mar­co Ay­mon, pré­sident d’ayent, met son éner­gie sur un pro­jet d’hô­tel qui doit do­per la sta­tion mais le cré­dit fait l’ob­jet d’un ré­fé­ren­dum, la ré­colte des si­gna­tures est en cours. «Soit nous trou­vons une so­lu­tion, soit nous conti­nue­rons à mettre de l’ar­gent dans les re­mon­tées. C’est un vrai test pour la ré­gion.» Mar­co Ay­mon ne conteste pas la né­ces­si­té de sou­te­nir le sec­teur mais ai­me­rait bien ne plus être seul. «Le tou­risme ne pro­fite pas qu’à une com­mune mais à toute une ré­gion. Le sou­tien de­vrait donc aus­si être éten­du», lance-t-il.

Un tel ap­pel avait été en­ten­du dans la ré­gion nyon­naise à deux re­prises entre 2011 et 2015. La der­nière fois, les mu­ni­ci­pa­li­tés de la ré­gion avaient ras­sem­blé plus de 350 000 francs pour ve­nir en aide à Té­lé­dôle. «Le pro­ces­sus d’éro­sion avait com­men­cé. Sans nou­veaux mo­dèles et sans pers­pec­tive d’ave­nir, il n’y au­rait pas eu de troi­sième fois», se sou­vient Pa­trick Freu­di­ger, di­rec­teur de Té­lé-dôle. Les ef­forts se sont avé­rés payants, un rap­pro­che­ment avec la so­cié­té fran­çaise voi­sine a eu lieu et 42 com­munes de la ré­gion ont ac­cep­té de sou­te­nir d’im­por­tants in­ves­tis­se­ments pour plus de 4 mil­lions cô­té suisse.

«Re­non­cer à son his­toire»

Ré­gu­liè­re­ment qua­li­fiées de «co­lonne ver­té­brale du tou­risme», ces en­tre­prises bé­né­fi­ciaient jus­qu’ici d’un sou­tien in­con­tes­té et in­con­tes­table des col­lec­ti­vi­tés lo­cales. Mais l’épi­sode de Char­mey ris­quet-il de pro­vo­quer un ef­fet do­mi­no lors­qu’il fau­dra re­dis­cu­ter d’un pro­chain fi­nan­ce­ment? Pro­fes­seur spé­cia­li­sé dans les thé­ma­tiques tou­ris­tiques, l’an­cien dé­pu­té éco­lo­giste va­lai­san Ch­ris­tophe Cli­vaz ob­serve «un chan­ge­ment de dis­cours au­près des ha­bi­tants sen­si­bi­li­sés no­tam­ment au ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique et à l’évo­lu­tion du mar­ché mais pas en­core au­près des élus.»

Pré­sident des re­mon­tées mé­ca­niques suisses, le conseiller na­tio­nal Do­mi­nique de Bu­man (FR/PDC) ap­pelle à la pru­dence et à la nuance. «Il n’y a ja­mais eu de ta­bou à ce su­jet mais chaque cas est par­ti­cu­lier et doit être trai­té en te­nant compte de tous les pa­ra­mètres ma­croé­co­no­miques. Par ailleurs, on se pose ra­re­ment la ques­tion de la ren­ta­bi­li­té d’une pis­cine ou d’un ter­rain de foot.» Pour Ch­ris­tophe Cli­vaz, des études très concrètes sur l’im­pact lo­cal des re­mon­tées mé­ca­niques font dé­faut. Toutes les sta­tions n’en­tre­tiennent d’ailleurs pas un rap­port iden­tique au ski. «Cette vi­sion ra­tion­nelle est mas­quée par des en­jeux iden­ti­taires et pa­tri­mo­niaux très fort. Re­non­cer au ski, c’est re­non­cer à une his­toire por­tée par toute une gé­né­ra­tion qui l’a créée et qui est tou­jours pré­sente.»

Plus qu’un cas sym­bo­lique, la dé­ci­sion de Char­mey met en lu­mière le lien aus­si in­dis­pen­sable que fra­gile entre les col­lec­ti­vi­tés et les re­mon­tées mé­ca­niques.

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