Il ouvre la porte pour 1280 francs

Le Matin Dimanche - - SUISSE -

Des sus­pects sont sous les ver­rous dans une pos­sible ar­naque im­pli­quant des ser­ru­riers peu scru­pu­leux.

Se­lon nos ren­sei­gne­ments, la jus­tice ge­ne­voise en­quête sur une ar­naque so­phis­ti­quée de faux ser­ru­riers. Les pré­ve­nus, deux sous les ver­rous et deux autres qui sont en­core re­cher­chés, ha­bitent dans la ré­gion lyon­naise. Ils se re­trouvent ac­cu­sés d’usure par mé­tier dans une ving­taine de plaintes, des charges qu’ils contestent. Et que disent les plai­gnants? Ci­tons un exemple ty­pique de ce dos­sier. Sou­vent pres­sée par le temps ou dis­traite, la vic­time ferme la porte de chez elle mais ou­blie la clé à l’in­té­rieur. «En­fer­mée de­hors», elle surfe sur in­ter­net, via son té­lé­phone, pour trou­ver une ser­ru­re­rie dis­po­nible. Manque de chance, elle tombe sur «la» so­cié­té dou­teuse, «une en­tre­prise dont le nom change par­fois au fil du temps et di­ri­gée par des gens peu scru­pu­leux», précise une source po­li­cière. L’un des em­ployés dé­boule, exé­cute sou­vent mal le bou­lot, pré­sente un de­vis qui grimpe du­rant l’in­ter­ven­tion et abou­tit à une fac­ture sa­lée. Comme le mal­frat a sur lui un ter­mi­nal pour les paie­ments par carte, il en­caisse vite le pac­tole et dis­pa­raît. Une re­trai­tée née en 1923 a ain­si per­du 9900 francs. Les marges re­pro­chées aux pré­ve­nus sont exa­gé­rées, par­fois spec­ta­cu­laires: la pro­cé­dure cite des cas où la nou­velle ser­rure, ache­tée en grande sur­face une di­zaine de francs était ins­tal­lée pour plus de 1000 francs.

Cueilli à son re­tour de Lyon

A., un des pré­ve­nus au­rait agi avec deux em­ployés, qui se re­trouvent comme lui sous les ver­rous. Le pa­tron a été pin­cé de bien cu­rieuse ma­nière l’été der­nier. Un de ses col­la­bo­ra­teurs in­ter­ve­nait chez une cliente blo­quée de­vant sa porte à Plain­pa­lais. L’em­ployé ap­pelle A. et lui de­mande de ra­me­ner une pièce de ser­ru­re­rie. Mais A. se trouve à Lyon ce jour-là. Qu’à ce­la ne tienne, il prend sa voi­ture et fonce sur Ge­nève. Las­sée d’at­tendre, la plai­gnante ap­pelle la po­lice qui n’a plus qu’à «cueillir» A. et ses pré­su­més com­plices. Ha­sard ou non, les plaintes, qui af­fluaient de­puis près de deux ans à la po­lice ont ces­sé après ces ar­res­ta­tions.

Par­mi les plai­gnants, fi­gure E., une femme dé­fen­due par Me Da­niel Meyer. Cette habitante des Eaux-vives prend sa pause de mi­di chez elle avant de re­tour­ner tra­vailler. Le jour de sa mésa­ven­ture, il est 13 h 30 quand elle se rend à la buan­de­rie pour ré­cu­pé­rer sa les­sive. Elle ou­blie de prendre la clé de l’ap­par­te­ment. La voi­là coin­cée en pan­toufles de­vant son pa­lier. Elle re­garde l’heure et se sent prise d’an­goisses. Son com­pa­gnon est en voyage d’af­faires à Pa­ris. Elle prend son té­lé­phone et trouve la fa­meuse en­tre­prise à Plain­pa­lais: «Nous se­rons là dans vingt mi­nutes, Ma­dame.» Qua­rante mi­nutes plus tard, un «ser­ru­rier» ar­rive dans une ca­mion­nette sans ins­crip­tion: «J’étais dé­jà bien en re­tard pour le tra­vail», dé­plore la plai­gnante. L’homme lui ra­conte avoir ra­té l’école d’avo­ca­ture avant de se re­faire dans la ser­ru­re­rie «vu ce que ça rap­porte». Il lui fait d’abord si­gner un de­vis de 350 francs. «Des prix usuels», lui as­su­ret-il. Puis l’homme la noie de jar­gon tech­nique et en moins de trente mi­nutes change la ser­rure puis la fac­ture qui at­teint les 1280 francs. E. paie: «Il a ex­ploi­té mon état de gêne et mon in­ex­pé­rience», dé­plore au­jourd’hui la lo­ca­taire.

Do­mi­ci­lié à Du­baï

Même cas de fi­gure dans la dé­non­cia­tion de K., une in­dé­pen­dante qui a aler­té la so­cié­té de ser­ru­re­rie car elle ne pou­vait plus fer­mer la porte de son com­merce aux Eaux­vives. Ar­rive un homme au vo­lant d’une voi­ture aux plaques fran­çaises. Il af­firme être do­mi­ci­lié à Du­baï. Mon­tant de la fac­ture «exor­bi­tante»: 1184 francs, pour une nou­velle ser­rure qui s’est avé­rée être dans un état la­men­table. Et Me Meyer de s’in­di­gner pour le compte de ses man­dantes: «Ce qui est par­ti­cu­liè­re­ment dé­plai­sant, c’est que les au­teurs s’en prennent sys­té­ma­ti­que­ment à des femmes, pro­fi­tant de l’ur­gence de la si­tua­tion et ren­dant leur in­ter­ven­tion in­con­tour­nable.»

Avo­cat d’un des pré­ve­nus, Me Adrien Gu­tows­ki as­sure que «ces gens fai­saient leur tra­vail. Était-il im­pec­cable? Je ne sau­rais vous ré­pondre ne connais­sant pas les stan­dards des ser­ru­riers. Dif­fi­cile de vous en dire plus, car nous n’avons pas ac­cès aux plaintes et à l’en­semble du dos­sier.» Avo­cate de A., Me Ma­ryam Mass­rou­ri ajoute: «Il ne s’agit en rien d’une ar­naque, les tra­vaux de ser­ru­re­rie ont tou­jours été ef­fec­tués. J’en veux pour preuve que mon man­dant s’est dé­pla­cé de Lyon à Ge­nève pour li­vrer une ser­rure. Il faut se mettre à leur place, ils sont in­car­cé­rés de­puis des mois sans sa­voir pré­ci­sé­ment ce qui leur est re­pro­ché.» FEDELE MENDICINO

Laurent Gui­raud

E., une des plai­gnantes, était res­tée «en­fer­mée de­hors» de­vant la porte de son ap­par­te­ment. Pho­to:

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