Le GP d’abu Dha­bi ne sert qu’à né­go­cier des af­faires

Le Matin Dimanche - - MONDE -

Pierre Mau­det et Guillaume Ba­raz­zone ont ac­cep­té des in­vi­ta­tions pour voir le grand prix. Il s’avère que le cir­cuit de Yas Ma­ri­na a été conçu pré­ci­sé­ment dans le but de fa­vo­ri­ser les af­faires.

s’ap­plique pas dans sa ma­ri­na. Le temps du grand prix, celle-ci ac­cueille des di­zaines de yachts trans­for­més, le soir ve­nu, en au­tant de dis­co­thèques pri­va­tives.

En peu de temps, le Grand Prix d’abu Dha­bi est de­ve­nu le ren­dez-vous in­con­tour­nable des Émi­rats. Où il faut être vu, où on voit. Au­tour du cir­cuit, la valse des mi­ni­bus noirs ne s’ar­rête ja­mais, des cen­taines de na­vettes trans­por­tant les clients entre les hô­tels, les par­kings du cir­cuit et les en­trées pour VIP. Pour la plu­part, les séances d’es­sais et la course ne re­vêtent qu’un rôle anec­do­tique. Ils ne connaissent rien à la For­mule 1 et ne prêtent que peu d’in­té­rêt au spec­tacle des mo­no­places, qui les lasse après quelques mi­nutes. Le cham­pion­nat du monde, d’ailleurs, est dé­ci­dé de­puis long­temps en fa­veur de Le­wis Ha­mil­ton, mais ce­la n’a en rien di­mi­nué le nombre d’hôtes de la course.

Une di­men­sion pha­rao­nique

Abu Dha­bi n’ayant re­cu­lé de­vant au­cune dé­pense pour son cir­cuit, tout y verse dans le pha­rao­nique. Au lieu de construire la piste dans le dé­sert qui s’étend à la sor­tie de la ville, l’émi­rat a pré­fé­ré créer une île ar­ti­fi­cielle géante, l’île de Yas, qui s’étale sur 25 ki­lo­mètres car­rés et qui ac­cueille, outre le cir­cuit, plu­sieurs parcs à thèmes ain­si que de nom­breux hô­tels. Pour s’y rendre, l’au­to­route d’ac­cès compte six pistes de chaque cô­té. On n’y risque pas l’em­bou­teillage.

Au to­tal, l’île de Yas a coû­té 25 mil­liards de dol­lars à ADIA (Abu Dha­bi In­vest­ment Au­tho­ri­ty) le fonds sou­ve­rain de l’émi­rat. Ce fonds ne pu­blie pas ses ré­sul­tats, mais il est consi­dé­ré comme le plus im­por­tant du monde, avec près de 1000 mil­liards de francs suisses sous ges­tion. De quoi fi­nan­cer un beau cir­cuit. Le dé­ve­lop­pe­ment de l’île n’est pas ter­mi­né, puis­qu’une nou­velle phase pré­voit une plage pu­blique et des ré­si­dences. L’idée reste le dé­ve­lop­pe­ment du tou­risme, afin de rendre l’éco­no­mie lo­cale moins dé­pen­dante du pé­trole. Le gou­ver­ne­ment avoue vi­ser 48 mil­lions de vi­si­teurs par an d’ici à quatre ans.

Co­piant à l’iden­tique le concept de Bah­reïn – jus­qu’à faire ap­pel au même ar­chi­tecte, l’al­le­mand Her­mann Tilke – le cir­cuit a été do­té d’une tour pri­va­tive, la Shams To­wer, si­tuée juste au bout de la ligne droite de dé­part et en­tiè­re­ment ré­ser­vée à la fa­mille du Sheikh Kha­li­fa. Pour y ac­cé­der, il faut dis­po­ser d’un sauf-conduit spé­cial ac­cor­dé sur in­vi­ta­tion par le Sheikh lui-même. Elle compte sept étages: d’en haut, la vi­sion sur la piste s’avère pa­no­ra­mique. Au-des­sous, on compte les nom­breux buf­fets ain­si qu’un étage ré­ser­vé à la fa­mille et les proches du Sheikh Kha­li­fa. C’est dans cette tour que ce der­nier noue des contacts pri­vi­lé­giés avec ses in­vi­tés pour y né­go­cier ses af­faires. Car le prin­ci­pal but du grand prix, avant même la ré­pu­ta­tion tou­ris­tique d’abu Dha­bi, c’est la né­go­cia­tion de contrats dans la Shams To­wer. Chaque an­née, le Sheikh Kha­li­fa y convie plus de deux cents per­sonnes, avec femmes et en­fants. Il vise large, puis­qu’on y trouve des hommes d’af­faires ou des po­li­ti­ciens du monde en­tier. «Quand on est in­vi­té à as­sis­ter au grand prix par la fa­mille ré­gnante, on ne peut pas re­fu­ser. Ce se­rait un af­front ab­so­lu­ment im­pen­sable», ex­plique Hum­bert Bue­mi, consul ho­no­raire de Suisse à Bah­reïn.

Fin connais­seur du Golfe, le Vau­dois ajoute que la men­ta­li­té, dans la ré­gion, est par­fois dif­fi­cile à sai­sir pour des Eu­ro­péens. «Ici, les af­faires se concluent par contacts per­son­nels. On in­vite tou­jours les gens avec leurs fa­milles. Les di­ri­geants du Golfe adorent dis­cu­ter avec les épouses, ad­mi­rer les en­fants. Ce­la rend les rap­ports plus hu­mains. Quand on re­çoit une telle in­vi­ta­tion, par contre, il faut in­sis­ter pour fi­nan­cer le vol soi-même. Une fois qu’on a at­ter­ri dans les Émi­rats, par contre, on est en­tiè­re­ment pris en charge. Il n’est alors plus ques­tion de payer son hô­tel ou son en­trée au cir­cuit, c’est im­pos­sible, ce se­rait une in­sulte à son hôte!»

Cet après-mi­di, le grand prix, une nou­velle fois, ne se­ra que pré­texte à réunions et dis­cus­sions au­tour de pe­tits-fours, la Shams To­wer se po­sant en centre né­vral­gique du bu­si­ness. Cette an­née, elle a été re­peinte d’un por­trait géant du Sheikh Zayed bin Sul­tan al Na­hyan, le fon­da­teur des Émi­rats arabes unis, dé­cé­dé en 2004. Même s’il n’a ja­mais as­sis­té à la com­pé­ti­tion, qui fête cette an­née sa 10e édi­tion, le vé­né­ré Sheikh n’au­rait sans doute pas re­nié une course qui sert à ce point les intérêts de son pays.

LMD

Le Genevois Guillaume Ba­raz­zone lors de son voyage contro­ver­sé à Abu Dha­bi.

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