Sé­go­lène Royal ba­lance les ma­chos dans un livre coup-de-poing

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - ALAIN REBETEZ

Après s’être tue par peur de l’hu­mi­lia­tion, Sé­go­lène Royal règle ses comptes contre le sexisme en po­li­tique. Un livre qui ne manque pas de sa­veur.

C’est un livre court, ra­pide, qui va à l’es­sen­tiel et ne di­lue pas son pro­pos. Sé­go­lène Royal y ra­conte ce qu’elle avait su­bi et tu jus­qu’à pré­sent, par une «loi du si­lence» qui lui sem­blait ap­pro­priée et que la vague #Me­too l’a dé­ci­dée à rompre.

On y dé­couvre le ma­chisme po­li­tique au quo­ti­dien. Les in­sultes – «À poil!» «Vache folle» – que des dé­pu­tés lâchent par plai­san­te­rie. Le pa­ter­na­lisme de col­lègues mi­nistres – «Je vous laisse avec elle pour les bri­coles». Les ha­bi­tudes que per­sonne ne sanc­tionne d’un haut fonc­tion­naire qui en­tame ses séances de tra­vail par un ri­tuel «Les gros seins à gauche, les pe­tits à droite!»

Mais sur­tout on dé­couvre l’in­ter­mi­nable liste des at­taques dans son propre camp, le Par­ti so­cia­liste, que les di­ri­geants cen­sés la sou­te­nir ont lan­cées contre elle lors de la cam­pagne pour l’élec­tion pré­si­den­tielle de 2007. Que ces at­taques puissent en par­tie s’ex­pli­quer par des di­ver­gences po­li­tiques est une chose, mais le re­gistre go­gue­nard et mé­pri­sant pointe un autre rap­port de force: le sexisme. Faut-il le rap­pe­ler, Sé­go­lène Royal a ob­te­nu 46,94% des suf­frages en mai 2007.

Les jour­na­listes ne sont pas en reste: un cé­lèbre com­men­ta­teur qui avait sous-es­ti­mé le poids po­li­tique de Sé­go­lène Royal jus­ti­fie cette er­reur, des an­nées plus tard, par le fait qu’il ne «s’in­té­res­sait guère à la po­li­tique des al­côves». Quand on ajoute l’in­jure à la bê­tise, c’est sou­vent in­ci­dem­ment, sans même y prendre garde. Le mé­rite de ce livre est qu’on ne peut le lire sans se po­ser des ques­tions sur ses propres at­ti­tudes.

En­tre­tien, ac­cor­dé par Sé­go­lène Royal à un pe­tit groupe de jour­na­listes étran­gers de la Lea­ding Eu­ro­pean News­pa­per Al­liance (LE­NA).

Com­ment ont ré­agi à votre livre ceux que vous vi­sez?

Si­lence to­tal. Il n’y en a pas un qui a bou­gé. Ils doivent pen­ser: elle en a en­core à dire. Parce que j’au­rais pu en dire bien plus! (Rires) Je pour­rais faire un tome 2 sans pro­blème, et ils le savent! Je pense aus­si que cer­tains ont dé­cou­vert la vio­lence de ce que j’avais su­bi, même par­mi mes amis, ils n’en étaient pas conscients.

Di­riez-vous avoir per­du la pré­si­den­tielle en 2007 parce que vous êtes une femme? Ce n’est pas im­pos­sible, mais c’est com­pli­qué de re­faire l’his­toire et je res­pecte pro­fon­dé­ment le suf­frage uni­ver­sel. Si je n’avais pas été femme, les élé­phants du PS m’au­raient-ils at­ta­quée de cette fa­çon? Me se­rais-je im­po­sé la loi du si­lence ou les au­rais-je ma­tés? Y au­rait-il eu ce pro­cès d’in­com­pé­tence? On m’at­ta­quait sur mon in­tel­li­gence, ma lé­gè­re­té, on me pré­sen­tait comme une bulle mé­dia­tique ve­nue de nulle part, er­ra­tique, se li­vrant aux foules. Ce sont des at­taques sexistes par ex­cel­lence qui dé­si­gnent une per­son­na­li­té en de­hors de la ra­tio­na­li­té. Mais la bulle mé­dia­tique, elle avait vingt-six ans d’ex­pé­rience à l’époque, elle avait fait L’ENA, elle avait un ba­gage ac­quis au­près de Fran­çois Mit­ter­rand, quatre man­dats de dé­pu­tée, des charges de mi­nistre…

Vous al­lez jus­qu’à com­pa­rer la mi­so­gy­nie au ra­cisme, n’est-ce pas un peu fort?

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