De la brume in­té­rieure au ven­dre­di noir

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Ch­ris­tophe Gal­laz

La mé­lan­co­lie peut se dé­fi­nir comme le bon­heur d’être triste. C’est ce qu’écri­vit Vic­tor Hu­go dans «Les tra­vailleurs de la mer» en 1866. C’est aus­si ce qu’éprouve tout hu­main du­rant sa propre en­fance, quand il as­signe à ses bé­mols in­té­rieurs la fonc­tion d’un re­fuge face au règne des adultes comme au tour­noie­ment des évé­ne­ments in­ex­pli­cables. Et c’est en­core ce que cultivent par ins­tinct de­puis le fond des âges les or­phe­lins et les veufs, ou les amants dé­vas­tés, qui conjurent les dou­leurs de la perte par les grâces im­pos­sibles à for­mu­ler jus­qu’au dé­tail de la brume in­té­rieure, de la rê­ve­rie qui s’en­chaîne en cha­pe­lets fluides, et de la rai­son mise en état de flot­te­ment.

Dans ces cas su­blimes, la mé­lan­co­lie rend des forces aux êtres as­som­més par le réel comme à ceux qu’il rend muets. Elle les étire tout en dou­ceur vers un ex­té­rieur d’eux-mêmes où rayonne l’idéal de leur propre ac­com­plis­se­ment, ou ce­lui de la po­li­tique et de la Ci­té dé­mo­cra­tique, ou ce­lui d’une élé­va­tion men­tale et spi­ri­tuelle si gé­né­ra­li­sée qu’elle pour­rait conju­rer jus­qu’aux res­sorts de la guerre.

Au­jourd’hui les choses ont chan­gé. Une autre forme de mé­lan­co­lie se glisse dans les re­plis de nos so­cié­tés ur­baines où l’in­for­ma­tion, qui claque comme une mi­traillette, ren­seigne cha­cun sur la bru­ta­li­té de notre es­pèce et son be­soin de dé­vas­ter le monde. Et cette mé­lan­co­lie-là n’est pas un es­pace de ger­mi­na­tion poé­tique: plu­tôt ce­lui d’un re­trait né­vro­tique aux al­lures d’autisme per­for­mant, ou de quant-à-soi pré­da­teur, et sur­tout d’in­dif­fé­rence to­tale au sort d’au­trui.

Du pa­thé­tique «lâ­cher-prise» qui fit tant for­tune au cours des der­niers lustres au sein des tra­vailleurs ou­vriers ou bour­geois sur­me­nés par les exi­gences de la grande Ma­chine au­to­no­mi­sée, nous glis­sons de­puis quelque temps au «lais­ser­tom­ber» – cha­cun d’entre nous ne ma­ni­fes­tant au fond plus guère, par à-coups ra­geurs, qu’un ré­flexe d’af­fir­ma­tion per­son­nelle ab­sur­de­ment sec­to­ria­li­sé. Je me pro­clame! C’est le cri. Mais je ne songe plus guère qu’à moi-même, ou plus guère qu’à ce qui m’en tient lieu par ef­fet de mi­roir ou par dé­lé­ga­tion.

Par exemple, je ne cherche plus à pen­ser le monde, la tâche me pa­rais­sant trop vaste et presque étran­gère à mes intérêts di­rects. Je vote donc pour élire Do­nald Trump et Jair Bol­so­na­ro à la pré­si­dence res­pec­tive des États-unis et du Bré­sil, parce qu’ils ré­duisent le dis­cours de l’in­tel­li­gence com­plexe pour le mettre à la por­tée de mon es­prit mal­me­né par trop de vi­tesse et de tour­billons.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.