«Chou­pette» et «Mi­mi»

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Béa­trice Guel­pa

Le couple ar­rive en ti­rant une va­lise à rou­lettes noire. Une su­per idée, cette es­pèce de cad­die pour ani­maux! «Eh bien, fi­gu­rez­vous qu’on en est re­ve­nu, fi­na­le­ment. Les bêtes n’aiment pas trop être trim­bal­lées pen­chées», lance la re­trai­tée, che­veux blond vé­ni­tien et bal­le­rines bleu fon­cé. Leur chatte vo­mit. Ils ne savent plus quoi faire. Elle vo­mit entre 4 h et 6 h du ma­tin, tous les jours. La femme ra­masse un pros­pec­tus pour une as­su­rance, le tend à son ma­ri: «Si on re­vient chaque se­maine, on a peut-être in­té­rêt? En­fin, si c’est comme nos as­su­rances à nous qui aug­mentent toutes les an­nées de 10%…» Elle ri­gole, puis fixe la TV de la salle d’at­tente. Les symp­tômes de di­verses ma­la­dies dé­filent sur l’écran: «Ne mange pas.» «Ah ben ça, c’est pas toi Chou­pette! Ah, crise de vo­mis­se­ment… qu’est-ce qu’ils disent?»

Ce­la fait un mois que la chatte rousse et blanche est ar­ri­vée chez eux. «À la base, on cher­chait un cha­ton. On avait mis une an­nonce chez un vé­té­ri­naire…» C’est une fa­mille de Pa­ris qui fi­nit par les contac­ter. Quelques mots au té­lé­phone, un échange de pho­to, et Chou­pette qui change de pays. «Ils nous ont dit qu’elle était très câ­line. Ils ne nous ont pas men­ti. C’est un vrai pot de colle!» Elle sou­rit, pé­tillante. Son ma­ri est plus ré­ser­vé, im­mo­bile dans son im­per bleu. Le vé­té­ri­naire fait une prise de sang à leur ani­mal. Pour tuer l’at­tente, la dame plai­sante. Elle dé­signe la ba­lance sous l’écran: «Tu veux te pe­ser ché­ri?» Puis elle change de ton, ra­conte le tout dé­but de l’his­toire, et cette fois, elle a des larmes qui font la queue au bord des yeux. Il y a un an, ils ont per­du Djinn, un char­treux âgé de 9 ans. «C’était un ca­deau de mon ma­ri. Il avait été le cher­cher dans un éle­vage en Cham­pagne. Il n’avait que quelques se­maines quand il est ar­ri­vé à la mai­son.» Cinq mois de pi­qûres de cor­ti­sone pour lut­ter contre un can­cer, cinq mois de sou­cis, de cha­grin. «Un jour, le vé­to nous a dit que c’était la fin.»

Elle a d’abord ima­gi­né re­prendre un autre chat tout de suite. Mais elle n’a pas pu. «Je vou­lais pou­voir pen­ser à lui sans émo­tion, dit-elle en fon­dant en larmes. C’était un aris­to­crate, un chat très in­dé­pen­dant. Le vé­té­ri­naire nous l’avait dit d’ailleurs: «Un char­treux, ça reste tou­jours à cinq cen­ti­mètres de votre main.» Elle ca­resse Chou­pette, sou­dain in­quiète: «On lui donne exac­te­ment la même nour­ri­ture que la pre­mière fa­mille pour­tant… Mais il y a un truc qui cloche.» Le stress du dé­mé­na­ge­ment? «On va d’abord voir s’il y a quelque chose de fonc­tion­nel», rai­sonne le ma­ri. Elle ob­tem­père, re­trouve son sou­rire. Mais ils re­partent sans leur chatte qui reste pour d’autres exa­mens.

Quelques jours plus tard, un autre couple, avec Mi­mi, un dal­ma­tien d’une an­née. Un duo joyeux, lui en pull rouge, elle avec un sac à fleurs. Ils viennent vé­ri­fier que tout va bien après la sté­ri­li­sa­tion de leur nou­velle chienne. L’homme se fé­li­cite. «Elle n’a même pas eu be­soin de col­le­rette. Elle ne lèche pas sa ci­ca­trice. C’est l’hor­reur, ces car­tons qu’ils leur mettent au­tour du cou, ils ne voient rien!» Conver­sa­tion sur les par­ti­cu­la­ri­tés des Dal­ma­tiens. «Oh, vous sa­vez, on n’a pas vrai­ment choi­si, dit la femme. Avant, on avait un Gol­den re­trie­ver. Quand il est mort, j’ai vou­lu un autre chien tout de suite. C’est tom­bé sur elle.» Le couple se re­garde, ca­resse Mi­mi, avide d’at­ten­tion. «On ne rem­place pas, c’est clair. Mais j’avais en­vie d’un com­pa­gnon de vie.» Elle dit «en­vie» et dans son in­to­na­tion on en­tend presque «be­soin». Une autre ma­nière de vivre le deuil. «De toute fa­çon, on n’ou­blie ja­mais. Com­ment pour­rait-on ou­blier?» Des chiens, ils en ont eu sept. Le ma­ri fait le compte. «Avec ceux qu’on a ré­cu­pé­rés de nos en­fants, ça fait sept. Vous sa­vez bien, les vies changent… Et les ani­maux fi­nissent chez les grands-pa­rents.» Mi­mi se colle à ses maîtres. Af­fec­tueuse elle aus­si. Une ma­nière de se faire une place. Comme Chou­pette.

«Le vé­té­ri­naire nous l’avait dit: «Un char­treux, ça reste tou­jours à cinq cen­ti­mètres de votre main»

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