Les filles de joie dé­clarent la guerre aux sa­lons clan­des­tins

Le Matin Dimanche - - SUISSE - ER­WAN LE BEC

Der­rière les portes des mai­sons closes de Payerne, l’am­biance n’est plus rose du tout. Plu­tôt rouge vif.

«Pas as­sez ré­pres­sif», «mal ap­pli­qué», «trop gen­til»… Le très dis­cret mi­lieu du sexe ta­ri­fé dé­nonce ou­ver­te­ment le rè­gle­ment com­mu­nal en­tré en vi­gueur il y a plus de deux ans dans la ci­té de Berthe. Iro­nie de l’his­toire, c’est ce même rè­gle­ment qui a fait fer­mer dé­fi­ni­ti­ve­ment vingt-trois des quelque trente mai­sons closes au­tre­fois connues en ville.

La pros­ti­tu­tion était de­ve­nue in­gé­rable au dire des au­to­ri­tés. Cer­tains sa­lons avaient es­sai­mé dans des bâ­ti­ments en­tiers du centre. L’im­meuble du King’s Pub, ce­lui de l’an­cienne école ca­tho­lique… Avec pi­gnon sur rue et des images sans am­bi­guï­té af­fi­chées à l’en­trée, ces mai­sons avaient fait de Payerne un in­con­tour­nable du sexe ta­ri­fé en Suisse ro­mande. Une ré­pu­ta­tion peu flat­teuse pour une ville au­tre­ment plus am­bi­tieuse.

Ce que la mère de fa­mille et son as­so­cié dé­noncent, c’est la trop grande vi­va­ci­té d’une concur­rence dé­loyale: ces di­zaines de pe­tites an­nonces ca­chées sur les hon­nêtes sites gé­né­ra­listes ou seuls connus des connais­seurs. So­fia, brune exo­tique. Pa­lo­ma, vraie co­chonne. Michelle, belle latine, etc. Une autre, «dis­cré­tion ga­ran­tie», re­çoit dans son ap­par­te­ment du centre-ville en se­maine, au ta­rif de 80 francs la de­mi-heure. Le week-end, seule­ment sur ren­dez-vous.

Adresses fic­tives

Très vo­la­tile, ré­ac­tive, ré­par­tie dans des lo­ge­ments aux pro­prié­taires peu re­gar­dants ou dans des hô­tels (l’une d’entre elles au­rait même ins­tal­lé ses ac­ti­vi­tés au cam­ping, à en croire son an­nonce en ligne), la pros­ti­tu­tion n’a donc pas quit­té Payerne. L’en­droit reste une ré­fé­rence. Cer­taines pros­ti­tuées y ont même des adresses fic­tives, pour cap­ter les ha­bi­tués. «Tout le monde a le droit de vivre, ré­agit une clan­des­tine. Ceux qui dé­noncent fe­raient mieux de se mê­ler de leurs af­faires.» Am­biance.

En ré­gres­sion pour les uns, en aug­men­ta­tion pour les autres, la pros­ti­tu­tion non dé­cla­rée n’est pas in­con­nue des au­to­ri­tés lo­cales. «C’est un phé­no­mène dif­fi­cile à éva­luer, ça dé­pend aus­si des sen­si­bi­li­tés et sur­tout du point de com­pa­rai­son, ré­agit le mu­ni­ci­pal en charge du dos­sier, Eric Küng. Ce qu’on voit, c’est que les gens se plaignent moins des odeurs et du bruit.»

«On ne voit pas tout, sou­pire «maî­tresse Xe­na», d’ori­gine bré­si­lienne. Si l’une d’entre elles se fait avoir, c’est quelques francs d’amendes. Pas as­sez dis­sua­sif. Ces sa­lons ar­rivent fa­ci­le­ment à évi­ter la po­lice, et nous, on s’épuise à les dé­non­cer. C’est in­juste, pour­suit la te­nan­cière. Nous mettre aux normes, trou­ver des as­su­rances, jouer le jeu, nous a coû­té des di­zaines de mil­liers de francs. À cô­té, ils re­noncent à em­pê­cher les clan­des­tines qui posent réel­le­ment pro­blème. On est des pro­fes­sion­nels. Elles, des per­sonnes vul­né­rables qui fi­nissent par plon­ger. Il se pas­se­ra quoi le jour où il y a un ac­ci­dent dans un im­meuble rem­pli d’en­fants?»

Prio­ri­té à la pré­ven­tion

Les au­to­ri­tés nuancent. «On ne passe pas notre temps à chas­ser des gens, concède le mu­ni­ci­pal payer­nois. Par contre on a be­soin de par­te­na­riats, des ré­gies et des sa­lons dé­cla­rés. Nous pre­nons toutes les in­for­ma­tions qui nous par­viennent et nous ré­agis­sons de ma­nière sys­té­ma­tique. Mais on ne peut pas être par­tout. La mis­sion des deux as­sis­tants de sé­cu­ri­té pu­blique que nous al­lons en­ga­ger se­ra no­tam­ment de re­gar­der ce qui se passe.» Quant au mon­tant des amendes, l’élu ren­voie au cadre lé­gal.

Même réaction de la po­lice vau­doise, qui pré­cise, via son char­gé de com­mu­ni­ca­tion Pas­cal Fon­taine, «don­ner suite à chaque si­gna­le­ment». En sa­chant tou­te­fois que la prio­ri­té des ser­vices reste de s’as­su­rer des condi­tions de tra­vail des pros­ti­tuées, et non la chasse aux ac­ti­vi­tés clan­des­tines. «Il s’agit d’une po­pu­la­tion vul­né­rable, nous pri­vi­lé­gions des ef­forts sur la pré­ven­tion et l’in­for­ma­tion.»

L’ave­nir dans les ruelles payer­noises? Cer­taines pros­ti­tuées le voient sim­ple­ment ailleurs. Ou alors en res­tant sur place, ar­guant que les ran­cunes in­ternes au­ront ren­du la si­tua­tion plus dif­fi­cile en­core. La Com­mune pré­fère res­ter po­si­tive. «Ces ac­ti­vi­tés ré­pondent à un be­soin, mais avec ce rè­gle­ment, nous avons réus­si à mettre un cadre, sou­ligne Eric Küng. Quant à celles qui sont non dé­cla­rées, elles fi­ni­ront par s’es­souf­fler.»

Deux ans après que Payerne (VD) a mis un frein à ses mai­sons closes, les pros­ti­tuées disent souf­frir d’une concur­rence dé­loyale.

L’un des rares sa­lons ayant sur­vé­cu au nou­veau rè­gle­ment et à la mise aux normes dé­nonce le manque de fer­me­té des au­to­ri­tés lo­cales dans la ré­pres­sion de la pros­ti­tu­tion clan­des­tine.

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