«On est en de­hors du ra­tion­nel»

Le Matin Dimanche - - FOOTBALL -

OMAR DA FON­SE­CA

Ex-in­ter­na­tio­nal ar­gen­tin et consul­tant TV

Vous qui êtes né à Bue­nos Aires, comment ex­pli­quez­vous la por­tée d’un Su­per­clá­si­co entre Bo­ca et Ri­ver?

On est en de­hors du ra­tion­nel, et je ne parle pas des 90 mi­nutes du match – ça c’est presque anec­do­tique. L’im­por­tant, c’est tout ce qu’il y a au­tour. Vous avez vu, il y a dix jours à la Bom­bo­ne­ra? Il y avait 50 000 per­sonnes pour un en­traî­ne­ment! Des gens viennent de très loin pour ce genre de match, alors que la si­tua­tion est un dé­sastre to­tal en Ar­gen­tine. Les gens mangent des trucs que ton chien ne vou­drait pas, ils dorment dans la rue et là, ils sont prêts à se sai­gner pour ache­ter un billet à 1500 eu­ros. Il y a un pa­ra­doxe que per­sonne ne peut com­prendre. Ce fa­na­tisme est tel­le­ment violent. Au point de re­dou­ter des morts…

Mais bien sûr! J’ai en tête l’image d’un mec, sup­por­ter de Ri­ver, avec dans ses bras un ga­min qui ne mar­chait pas en­core, et qui hur­lait en di­rec­tion des sup­por­ters de Bo­ca les pires trucs à propos de leurs soeurs et de leurs mères. Le mec était en transe. Il y a une ad­dic­tion. En tant qu’ar­gen­tin, même si tu n’es sup­por­ter ni de Ri­ver ni de Bo­ca à la base, tu dois choi­sir un camp.

Comment choi­sir, si on n’est pas né de­dans?

Il y a toute une his­toire de phi­lo­so­phies et d’ori­gines so­ciales, entre Ri­ver, dans les quar­tiers plu­tôt ai­sés, avec une idée du jeu plu­tôt tech­nique, en lien avec le bal­lon, et Bo­ca, beau­coup plus po­pu­laire, avec une idée de souf­france au quo­ti­dien beau­coup plus mar­quée – d’où cer­taines va­leurs d’ab­né­ga­tion, cette pro­pen­sion à se battre et don­ner des coups.

Et vous, dans quel camp êtes-vous?

Moi j’ai tou­jours été plu­tôt Ri­ver. Je ne sais pas pour­quoi, vu que je suis is­su de mi­lieux plu­tôt mo­destes, dans l’ouest de la ville. Mon club, c’est le Ve­lez, je suis né tout près du stade et j’ai en­core ma pre­mière carte de so­cio, que mon grand-père avait faite alors que j’avais 8 mois. Un club, en Ar­gen­tine, c’est une his­toire de fier­té, d’iden­ti­té, un truc qui va d’ailleurs trop loin à mes yeux. Même le pré­sident Ma­cri parle du match, ces jours, alors qu’il me semble qu’il y a d’autres pro­blèmes plus ur­gents dans le pays. Le pre­mier mi­nistre, tout po­li­ti­cien ou tout ac­teur du sec­teur éco­no­mique doit af­fi­cher la cou­leur. Les mé­dias, les té­lé­vi­sions, sont en fo­lie. À par­tir de 9 heures du ma­tin, tu as cinq ou six chaînes qui ne parlent que du match. Comment les gars se sont en­traî­nés, qu’est-ce qu’ils ont man­gé la veille, comment ils ont re­fait leurs la­cets. Il faut rem­plir le vide, alors on passe des heures à ra­con­ter des his­toires, in­ven­ter des po­lé­miques, avoir des soup­çons sur l’ar­bitre. Ce­la n’a rien à voir avec du sport. C’est un feuille­ton ali­men­té par tout un peuple et, quelque part, der­rière la pas­sion, c’est aus­si un peu triste. Les gens se ré­fu­gient, ils en ou­blient la réa­li­té. Les mecs de­viennent vio­lents, ils se cassent la gueule. Plus rien d’autre ne compte.

Le contexte po­li­tique et éco­no­mique ac­tuel, ten­du, ac­cen­tue-t-il le cô­té élec­trique du ren­dez-vous? Oui et non. En fait, le Su­per­clá­si­co, ça a tou­jours été la fo­lie.

J’ai des sou­ve­nirs de ga­min, quand mon oncle m’em­me­nait, on de­vait presque à chaque fois quit­ter le stade, parce que les types je­taient des cailloux.

À la Bom­bo­ne­ra, les mecs nous pis­saient des­sus, les barras bravas s’at­ten­daient à la sor­tie du stade pour se tuer à moi­tié. C’est d’une vio­lence in­ouïe. Je suis al­lé au Brésil, en Co­lom­bie, ou même en Uru­guay pour le der­by Peña­rol - Na­cio­nal.

C’est chaud, mais pas comme un Bo­ca - Ri­ver. Même les jour­na­listes se traitent de «fils de p…» en di­rect à la té­lé­vi­sion. Eux disent que c’est de l’amour, moi je n’ai pas l’im­pres­sion. C’est de l’ap­par­te­nance. Dans une vie, tu peux chan­ger de mai­son, de femme, de voi­ture ou de che­val, mais ja­mais tu ne changes de club. C’est un pé­ché ca­pi­tal et toutes les classes so­ciales sont concer­nées. Tu as des avo­cats, des ban­quiers qui, une fois au stade, de­viennent des monstres. Rien n’est ré­flé­chi. Ces mecs sont des pères, des ma­ris, des frères, ils ont des amis, mais plus rien d’autre ne compte. Je connais des gens qui ne pensent plus qu’à cette fi­nale de­puis des se­maines. Alors à force de mas­tur­ber leur es­prit, ils ex­plosent. Propos recueillis par Simon Meier

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