Sa­gesse

Par Ro­sette Po­let­ti

Le Matin Dimanche - - PSYCHOLOGIE -

«Après avoir pas­sé vingt ans à soi­gner mes pa­rents, je me re­trouve à 45 ans, libre de toute contrainte, sans sou­ci fi­nan­cier. J’ai un poste de tra­vail stable mais qui ne me plaît pas. Je rêve d’étu­dier la na­tu­ro­pa­thie et de chan­ger de mé­tier. Est-ce rai­son­nable?»

Lorsque j’ai lu ce mail, il m’est re­ve­nu en mé­moire un conte asia­tique qui dé­crit la ma­nière dont on cap­ture les singes. On crée une sorte de cruche en terre cuite, avec un gou­lot juste as­sez grand pour lais­ser en­trer et sor­tir une patte de singe ou­verte. Puis on dé­pose dans cette cruche qui est fixée au sol une orange. Le singe voit l’orange, veut la sai­sir et ne peut plus re­ti­rer sa main. Il es­saie de le faire, n’y par­vient pas et tente en­core du­rant un long mo­ment de s’ap­pro­prier l’orange. Ce­la per­met à ceux qui dé­si­rent le cap­tu­rer de par­ve­nir à leurs fins.

Pour notre cor­res­pon­dante, l’orange c’est la sé­cu­ri­té, la re­traite, un monde connu! L’em­pri­son­ne­ment, c’est la dif­fi­cul­té de lâ­cher prise, la mo­no­to­nie du quo­ti­dien, l’im­pres­sion de n’avoir pas vé­cu la vie qu’elle dé­si­rait, un sen­ti­ment de tris­tesse.

Un livre écrit par des in­fir­mières aus­tra­liennes tra­vaillant en soins pal­lia­tifs pré­sentent les 5 re­grets de fin de vie d’in­nom­brables pa­tients qu’elles soignent:

- Le plus com­mun: «J’au­rais ai­mé avoir le cou­rage de vivre une vie fi­dèle à moi-même et non pas la vie que les autres at­ten­daient de moi.» - J’au­rais ai­mé ne pas tra­vailler si dur. - J’au­rais ai­mé avoir plus de cou­rage pour ex­pri­mer mes sen­ti­ments. - J’au­rais dû main­te­nir des contacts avec mes amis.

- J’au­rais dû pro­fi­ter plus de la vie et être plus heu­reux.

Je suis cer­taine que de nom­breuses per­sonnes ont ce type de re­gret. Pour cer­taines, les op­tions étaient li­mi­tées, elles avaient des en­fants à éle­ver, une si­tua­tion fa­mi­liale com­plexe, pas de for­ma­tion, pas d’ar­gent, une san­té dé­faillante, ce qui peut tout de même per­mettre de vivre heu­reux si on ac­cepte sa si­tua­tion et dé­ve­loppe la ca­pa­ci­té de voir toutes les pe­tites joies de la vie, d’ai­mer vrai­ment et d’être ai­mé.

La si­tua­tion de notre cor­res­pon­dante

Il n’y a pas de res­pon­sa­bi­li­tés vis-àvis d’en­fants ou de conjoints. Les pa­rents sont dé­cé­dés, pas de pro­blème fi­nan­cier en vue à brève échéance. Il y a un dé­sir clair, un ob­jec­tif à at­teindre. Il y a aus­si la pos­si­bi­li­té de com­men­cer cette re­con­ver­sion sans quit­ter com­plè­te­ment son tra­vail puis­qu’une par­tie des cours de na­tu­ro­pa­thie en vue d’ob­te­nir le bre­vet fé­dé­ral peuvent se prendre à temps par­tiel. Ain­si, rien ne s’op­pose vrai­ment à faire le pas, sauf peut-être cette crainte de chan­ger, de ris­quer, de sor­tir de sa zone de confort. C’est un nou­veau dé­fi qui peut ap­por­ter beau­coup!

Il ar­rive que nous soyons face à des dé­ci­sions à prendre, des mo­ments où nous de­vons «lâ­cher l’orange» pour al­ler vers plus de li­ber­té, vers une vie plus «pleine» ou vers une vie que nous choi­sis­sons en­fin.

À LIRE

Mi­chael Bordt, «L’art de dé­ce­voir ses pa­rents», Ed. First.

Ir­vin Ya­lom, «Comment je suis de­ve­nu moi-même», Albin Michel. Arnaud Ma­gnier, «Le dis­cer­ne­ment, faire les bons choix pour s’ac­com­plir», Ed. Gui­deen fran­çais.

C’est par­fois bien com­pli­qué de dé­ci­der! Est-ce que je veux faire? Est-ce que je crois que je dois faire? Comment est-ce que ma dé­ci­sion va af­fec­ter ceux qui m’en­tourent? Quelles res­pon­sa­bi­li­tés ai-je vis-à-vis d’eux?

Mi­chael Bordt, phi­lo­sophe, a écrit un livre in­ti­tu­lé «L’art de dé­ce­voir ses pa­rents». Pour lui, la joie pro­fonde et la sa­tis­fac­tion sont des in­di­ca­teurs es­sen­tiels. Lors­qu’on res­sent ces émo­tions dans ce qu’on vit, c’est en gé­né­ral qu’il existe une har­mo­nie entre ce que l’on res­sent in­té­rieu­re­ment et ce que l’on vit à l’ex­té­rieur, au mi­lieu des autres.

Cet au­teur in­siste sur le temps que prend sou­vent l’éla­bo­ra­tion de la dé­ci­sion. Il vaut beau­coup mieux re­mettre cette dé­ci­sion d’une an­née ou deux, se ren­sei­gner, dia­lo­guer, par­fois né­go­cier, plu­tôt que de «lâ­cher la proie pour l’ombre».

Il y a des choses es­sen­tielles et d’autres qui le sont moins: une jeune femme nous avait écrit il y a deux ans qu’elle se de­man­dait si elle avait bien fait de re­fu­ser une pro­mo­tion pro­fes­sion­nelle alors qu’elle était en­ceinte. Elle vou­lait vivre plei­ne­ment sa gros­sesse et la nais­sance de son en­fant. En fai­sant le point avec son ma­ri, ils avaient réa­li­sé qu’elle pou­vait même prendre un congé sans solde pour être avec son en­fant du­rant sa pre­mière an­née. Nous l’avions en­cou­ra­gée à faire ce qui lui sem­blait im­por­tant pour elle et son en­fant et qui sem­blait réa­liste vu sa si­tua­tion.

Il y a quelques mois, elle m’a fait écrit en di­sant à quel point elle était heu­reuse de la dé­ci­sion qu’elle avait prise. Elle était res­tée avec sa pe­tite fille du­rant la pre­mière an­née. Elle ra­con­tait la joie de la voir se dé­ve­lop­per, la pos­si­bi­li­té d’être avec elle et elle concluait: ce­la vaut toutes les pro­mo­tions pro­fes­sion­nelles du monde!

Bien sûr, c’est à chaque per­sonne en fonc­tion de sa si­tua­tion, de dé­ci­der. L’es­sen­tiel, c’est de se sou­ve­nir qu’on n’a qu’une vie et qu’elle passe très vite, qu’il vaut la peine de ne pas la vivre dans l’in­sa­tis­fac­tion ou le sen­ti­ment d’être em­pri­son­né.

À vous, chère cor­res­pon­dante, et à cha­cun de vous, amis lec­teurs, je sou­haite une très belle se­maine.

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