Zan­zi­bar, pous­sière dans l’océan In­dien

Le Matin Dimanche - - VOYAGES -

Al­ler sur l’île de Zan­zi­bar, c’est pra­ti­quer un autre tou­risme, loin des co­hortes or­di­naires: entre océan et his­toire, une pro­me­nade mé­lan­co­lique à tra­vers les siècles, al­liée aux joies d’une na­ture somp­tueuse.

TEXTES: PA­TRICE DE MÉRITENS PHO­TOS: ÉRIC MAR­TIN

Vous êtes al­lé à Zan­zi­bar? Aaaaaahhhh… Zan­zi­bar!» C’est la réaction classique, qua­si pav­lo­vienne, de ceux à qui vous en par­lez. Mot ma­gique! Idem pour Pon­di­ché­ry, Tré­bi­zonde ou Val­pa­raí­so: peu de gens savent pré­ci­sé­ment où les si­tuer, mais «ça fait rê­ver». Les let­trés évoquent aus­si­tôt Ar­thur Rim­baud se dé­so­lant de ne pou­voir ja­mais s’y rendre; les se­niors fre­donnent avec Ju­liette Gré­co: «Zan­zi, Zan­zi, à Zan­zi­bar, à Zan­zi­bar il y a un bar…»; les bad guys san­glotent au sou­ve­nir de l’im­mense Fred­die Mer­cu­ry, dis­pa­ru il y a un quart de siècle, qui y a vu le jour; et les plus jeunes pia­notent sur leur smart­phone pour consul­ter Wi­ki­pé­dia: «En langue swa­hi­lie, Fun­gu­vi­si­wa ya Zan­zi­bar est un ar­chi­pel de l’océan In­dien si­tué en face des côtes tan­za­niennes, for­mé de trois îles prin­ci­pales – Un­gu­ja, Pem­ba et Ma­fia – et de plu­sieurs autres pe­tites îles.»

Précisons: Zan­zi­bar, ca­pi­tale d’un­gu­ja, dé­signe com­mu­né­ment l’île elle-même. Mar­co Po­lo fit de cette terre au car­re­four de l’afrique, de l’ara­bie et de l’inde l’une de ses es­cales. Qu’il dé­crit ain­si: «Une île noble et grande, qui a bien en­vi­ron deux mille milles de tour. Les gens sont tous ido­lâtres, ont lan­gage à eux et ne paient tri­but à per­sonne. Ils sont si grands qu’ils res­semblent à des géants.» De­puis, les géants, en vé­ri­té des Ban­tous, ont été oc­cu­pés com­mer­cia­le­ment par les Arabes et les Perses, co­lo­ni­sés par les Por­tu­gais puis par les Oma­nais, en­fin par les An­glais, jus­qu’à ce que l’ar­chi­pel li­bé­ré de toute tu­telle re­joigne le Tan­ga­nyi­ka pour consti­tuer la Tan­za­nie en 1964.

Zan­zi­bar est l’île aux épices, l’île au mor­fil (l’ivoire brut), l’île au «bois d’ébène», au­tre­ment dit les es­claves. Le sou­ve­nir des sul­tans oma­nais y per­dure dans l’ar­chi­tec­ture des pa­lais aux pa­rois lisses per­cées d’arcs ou­tre­pas­sés, aux toi­tures en dôme ou en ter­rasse, aux portes mo­nu­men­tales. Il de­meure aus­si dans l’or­gueil des rem­parts de la vieille ville et l’om­ni­pré­sente re­li­gion mu­sul­mane, avec les qua­rante-huit mi­na­rets de sa mé­di­na, les ap­pels à la prière, le sour­cilleux ra­ma­dan et les femmes voi­lées.

Zan­zi­bar est ac­cueillante, mais exige une cer­taine te­nue. On ne pho­to­gra­phie pas les gens à la vo­lée, sur­tout pas les femmes. Et le re­gard des Zan­zi­ba­rites s’of­fusque de l’al­lure de cer­tains étran­gers. Une agres­sion iso­lée a fait grand bruit à l’été 2013: deux in­di­vi­dus en scoo­ter ont lan­cé une gi­clée d’acide sur deux jeunes An­glaises ve­nues tra­vailler bé­né­vo­le­ment du­rant leurs va­cances dans un or­phe­li­nat. La po­lice a col­la­bo­ré avec la po­pu­la­tion; le pré­sident de la Tan­za­nie a ren­du vi­site aux deux vic­times à l’hô­pi­tal; de­puis, le calme est re­ve­nu. On ne craint au­cune ra­di­ca­li­sa­tion, mais il faut veiller au res­pect des codes is­la­miques, où les femmes – «lieux de vie et champs de la­bour» − ne sont pas les seules en cause: les shorts échan­crés ul­tra­courts, les épaules dé­nu­dées et ais­selles ap­pa­rentes des hommes en dé­bar­deur sont es­ti­més non moins im­pu­diques. Pour au­tant, les voya­geurs man­ge­ront et boi­ront à leur guise – même de l’al­cool − en pé­riode de ra­ma­dan, à l’in­té­rieur des mai­sons ou des hô­tels. Dans les ca­fés du bord de mer fré­quen­tés par les Oc­ci­den­taux, des toiles sont ten­dues en ter­rasse du­rant le jeûne pour sous­traire jus­qu’au cré­pus­cule les consom­ma­teurs à la vue des pas­sants. Il y a, dit le Co­ran, le bon et le mau­vais exemple. Sou­rate II, ver­set 136: «L’orient et l’oc­ci­dent ap­par­tiennent au Sei­gneur; il conduit ceux qu’il veut dans le droit che­min.»

Ville de pierre de co­rail

Zan­zi­bar, c’est au pre­mier chef son quar­tier his­to­rique, Stone Town, la ville de pierre de co­rail, ja­dis blanche mais noir­cie par les siècles, l’hu­mi­di­té des mous­sons et les em­bruns de l’océan, avec le coeur bat­tant de sa mé­di­na, le mar­ché lo­cal de Da­ra­ja­ni – épices, viandes, pois­sons, lé­gumes −, ses ve­nelles tor­tueuses et hautes en cou­leur, un vrai la­by­rinthe où se re­trouvent toutes les strates his­to­riques et cultu­relles de l’île, swa­hi­lies, per­sanes, por­tu­gaises, bri­tan­niques, mais aus­si oma­naises et in­diennes, té­moin les cé­lèbres portes zan­zi­ba­rites sculp­tées dans l’aca­jou, le teck ou le bois de sé­same. On

«Jam­bo», le mot écrit sur l’auvent de cette pi­rogue sur la plage de Stone Town, si­gni­fie «bon­jour» en swa­hi­li. Vous croi­se­rez aus­si des «Ha­ku­na ma­ta­ta» («pas de pro­blème») et ap­pren­drez que «sa­fa­ri» veut dire «voyage».

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