Voyage

La Bo­li­vie co­lo­niale, de Sucre à Po­tosí 40-42

Le Matin Dimanche - - JEUX - TEXTES: CHRIS­TOPHE DO­RÉ PHO­TOS: ÉRIC MAR­TIN

C’est une épo­pée de conquête et d’el­do­ra­do, de l’em­pire de Charles Quint à Simón Bolí­var. Au coeur de la cor­dillère des Andes, il en reste des villes im­ma­cu­lées char­gées d’art et d’his­toire. Le soir ve­nu, sous les ar­cades de la place, le so­leil cou­chant al­longe ses obliques sur les murs im­ma­cu­lés de la ville

Sur la place 25 de Mayo, dont le nom rend hom­mage à la ré­bel­lion du 25 mai 1809 con­si­dé­rée comme le «pre­mier cri de li­ber­té de l’amérique», la pro­ces­sion a com­men­cé. Une par­mi d’autres. Car ce be­soin de mar­cher dans la rue avec fan­fare et uni­forme re­lève du sport na­tio­nal en Bo­li­vie.

Sucre, ca­pi­tale his­to­rique du pays dont le centre est clas­sé au pa­tri­moine mon­dial, ne fait pas ex­cep­tion. Les en­fants sont élé­gants dans leur ha­bit d’éco­lier noir et rouge et les mu­si­ciens jouent sans fausse note ni re­lâ­che­ment dans le tem­po. En tête de cor­tège, por­tée par des jeunes gens at­ten­tifs, une re­pro­duc­tion de la Vierge de Gua­da­lupe, pa­tronne de la ville, toute vê­tue de perles, cris­tal­lise la lu­mière pure de l’azur an­din. L’ori­gi­nale, peinte par frère Die­go de Ocaña en 1601, est abri­tée dans une cha­pelle ad­ja­cente à la ca­thé­drale qui signe de son clo­cher im­ma­cu­lé l’ar­chi­tec­ture co­lo­niale de cette place his­to­rique. «La Vierge de Gua­da­lupe a d’abord été l’ob­jet d’une dé­vo­tion par­ti­cu­lière des In­diens puis de tous les ha­bi­tants de Sucre, ex­plique le conser­va­teur du mu­sée de la ca­thé­drale, Iván Al­fre­do Gu­tier­rez Adrá. Au fil des ans, les riches pa­rois­siens de la ville ont or­né le sanc­tuaire et la toile de bi­joux en or et en ar­gent, de perles et de dia­mants. Au­jourd’hui, seuls le vi­sage de la Vierge et ce­lui de l’en­fant ne sont pas re­cou­verts par l’or­ne­ment de 298 000 perles et près de 21 000 dia­mants, ru­bis ou éme­raudes…»

Ce­la laisse croire à beau­coup d’ha­bi­tants de Sucre que, compte te­nu de la va­leur de ses pa­rures, la vraie Vierge de Gua­da­lupe est pré­cieu­se­ment conser­vée à la Banque na­tio­nale bo­li­vienne. Il a été un mo­ment ques­tion de vendre l’en­semble, ce qui au­rait fait de la Bo­li­vie l’un des pays les plus riches d’amérique la­tine, dit-on en­core. Mais la Vierge est plus qu’un tré­sor, c’est un sym­bole. Pas ques­tion d’y tou­cher.

Chaque an­née, un grand fes­ti­val est or­ga­ni­sé à Sucre où toutes les com­mu­nau­tés des en­vi­rons fêtent leur «pa­tronne».

«Cette cé­lé­bra­tion est ty­pique de la sym­biose des croyances entre ca­tho­li­cisme et syn­cré­tisme, ex­plique Máxi­mo Pa­che­co, di­rec­teur des Ar­chives na­tio­nales de Bo­li­vie. La Tri­ni­té du ca­tho­li­cisme et la Vierge Ma­rie font écho à la cos­mo­vi­sion an­dine avec Vi­ra­co­cha, le père de toute chose,

In­ti, le so­leil, et la Pa­cha­ma­ma, la terre, mère nour­ri­cière qui ga­ran­tit la fé­con­di­té et les ré­coltes. Le culte de la Vierge Ma­rie qu’ont im­por­té les Es­pa­gnols ré­sonne par­fai­te­ment aux oreilles des In­diens. Ils l’as­si­milent à la Pa­cha­ma­ma quand les co­lons s’ins­tallent dans la ré­gion et que les prêtres et les moines com­mencent à évan­gé­li­ser ce qui est alors ap­pe­lé le Haut-pé­rou.»

Sucre n’a pas tou­jours por­té le nom du gé­né­ral An­to­nio Jo­sé de Sucre, Vé­né­zué­lien et com­pa­gnon de Simón Bolí­var, au­quel l’his­toire prête des an­cêtres d’ar­ma­gnac de­ve­nus Fla­mands avant qu’ils migrent du cô­té de Cu­ba et des Amé­riques. Alors que Fran­cis­co Pi­zar­ro a dé­fait les In­cas dont l’em­pire s’éten­dait de l’équa­teur à l’ar­gen­tine, les conquis­ta­dors, en 1538, l’ap­pellent Char­cas, du nom des In­diens qui en avaient fait leur ca­pi­tale. Elle de­vien­dra en­suite La Pla­ta jus­qu’en 1776 puis Chu­qui­sa­ca. En 1825, alors que la Bo­li­vie dé­clare son in­dé­pen­dance, elle prend son nom dé­fi­ni­tif de Sucre en hom­mage au gé­né­ral in­dé­pen­dan­tiste, hé­ros de la ba­taille d’aya­cu­cho, qui marque un tour­nant dans la li­bé­ra­tion des co­lo­nies es­pa­gnoles.

Presque trois siècles plus tôt, en 1538, une poi­gnée de co­lons es­pa­gnols s’ins­tallent à Char­cas. Ils fondent le quar­tier his­to­rique qui do­mine au­jourd’hui la ville, la Re­co­le­ta, où les moines fran­cis­cains ont bâ­ti un su­perbe mo­nas­tère en 1601. Il y fait bon cher­cher la fraî­cheur et le calme en mi­lieu de jour­née. Les amou­reux, eux, pré­fèrent s’ins­tal­ler sous les ar­cades de la place ad­ja­cente quand, le soir ve­nu, le so­leil cou-

Éric Mar­tin

À Po­tosí, ville per­chée à plus de 4000 mètres d’al­ti­tude, on peut vi­si­ter les toits du mo­nas­tère San Fran­cis­co.

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