«De dé­chet, le CO2 de­vien­dra une res­source éner­gé­tique et éco­no­mique»

À par­tir de ce gaz à ef­fet G de serre, on peut pro­duire des car­bu­rants, des plas­tiques, voire des ali­ments. Su­ren Erk­man, pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Lau­sanne, nous ex­plique les en­jeux d’une vraie ré­vo­lu­tion in­dus­trielle.

Le Matin Dimanche - - SPERCIAL CO2 - SU­REN ERK­MAN Pro­fes­seur à la Fa­cul­té des géos­ciences et de l’en­vi­ron­ne­ment, Uni­ver­si­té de Lau­sanne ÉLI­SA­BETH ECKERT ET PIERRE VEYA eli­sa­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch [email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Au­jourd’hui en­core, le CO2 est consi­dé­ré comme un dé­chet dont il faut se dé­bar­ras­ser. Or vous af­fir­mez, vous, qu’il peut être une res­source. Com­ment?

Pour sim­pli­fier, di­sons qu’il s’agit de réa­li­ser un pro­ces­sus in­dus­triel si­mi­laire à la pho­to­syn­thèse: les vé­gé­taux et cer­tains mi­cro-or­ga­nismes uti­lisent le rayon­ne­ment so­laire pour trans­for­mer le CO2 cap­té dans l’air en ma­tières or­ga­niques, no­tam­ment en sucres. Il s’agit main­te­nant de mettre au point des pro­cé­dés in­dus­triels pou­vant cap­ter une par­tie des re­jets de CO2 ré­sul­tant des ac­ti­vi­tés hu­maines et les va­lo­ri­ser sous forme de pro­duits utiles.

Pour­quoi s’in­té­res­ser à cette voie?

Il faut se ré­soudre à ac­cep­ter l’évi­dence. De­puis une tren­taine d’an­nées, des ef­forts consi­dé­rables ont été en­tre­pris pour di­mi­nuer ou, tout du moins, ten­ter de sta­bi­li­ser les re­jets de CO2 dans l’at­mo­sphère. Pour­tant, au plan mon­dial, les émis­sions de CO2 ré­sul­tant des ac­ti­vi­tés hu­maines ont conti­nué de croître. Cette crois­sance n’a rien d’anec­do­tique, puisque les émis­sions glo­bales de CO2 d’ori­gine fos­sile ont aug­men­té de 63% entre 1990 et 2017 et les es­ti­ma­tions pour l’an­née 2018 in­diquent que cette ten­dance se pour­suit.

Il faut donc être fa­ta­liste?

Non, mais la toute pre­mière priorité, pour le fu­tur proche, ré­side dans l’adap­ta­tion. Il faut nous pré­pa­rer à gé­rer les con­sé­quences des chan­ge­ments cli­ma­tiques en cours, no­tam­ment en ce qui concerne la via­bi­li­té de nos in­fra­struc­tures de trans­port, d’éner­gie, de com­mu­ni­ca­tion, de pro­duc­tion et d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en nour­ri­ture ou en mé­di­ca­ments. Les ef­forts de ré­duc­tion des émis­sions res­tent, bien en­ten­du, né­ces­saires, mais ils sont lar­ge­ment in­suf­fi­sants. Il faut donc ex­plo­rer d’autres ap­proches per­met­tant de sta­bi­li­ser, puis de ré­duire la concen­tra­tion de CO2 dans l’at­mo­sphère. L’une des ap­proches les plus pro­met­teuses – car réa­li­sable ra­pi­de­ment et éco­no­mi­que­ment viable – se nomme «Cap­ture du car­bone avec uti­li­sa­tion et sto­ckage» (Car­bon Cap­ture Uti­li­za­tion and Sto­rage ou CCUS). Comme son nom l’in­dique, le CCUS com­porte deux vo­lets com­plé­men­taires: le sto­ckage (CCS) et l’uti­li­sa­tion (CCU).

Qu’est-ce à dire?

Le sto­ckage consiste à ex­traire le CO2 d’ef­fluents à la sor­tie de pro­ces­sus in­dus­triels, tels ceux des cen­trales élec­triques (au char­bon, au gaz), des raf­fi­ne­ries de pé­trole, des ci­men­te­ries ou des acié­ries. Une fois cap­té, le di­oxyde de car­bone peut être in­jec­té en pro­fon­deur dans le sous-sol. C’est le sto­ckage géo­lo­gique. Ce der­nier pré­sente, certes, cer­tains risques, no­tam­ment en cas de fuites, mais il per­met en prin­cipe de sto­cker pour long­temps de très grandes quan­ti­tés de CO2. En Suisse, le po­ten­tiel de sto­ckage géo­lo­gique du

CO2 est es­ti­mé à en­vi­ron 2,5 mil­liards de tonnes. Ce pro­cé­dé est au­jourd’hui qua­si à ma­tu­ri­té in­dus­trielle, mais il est coû­teux.

Quelle so­lu­tion, alors?

Une va­riante consiste à uti­li­ser ce CO2. Au­tre­ment dit, au lieu de le voir comme une nui­sance dont il faut se dé­bar­ras­ser, le CO2 est consi­dé­ré comme une res­source, per­met­tant de réa­li­ser des pro­duits ayant une uti­li­té éco­no­mique et so­ciale. Cet as­pect est cru­cial. Au lieu de consti­tuer un coût net, le CO2 peut po­ten­tiel­le­ment contri­buer à gé­né­rer des re­ve­nus.

Un pro­duit que l’on peut mo­né­ti­ser?

Oui. Au­jourd’hui, la quan­ti­té de CO2 va­lo­ri­sée dans des pro­ces­sus in­dus­triels est en­core faible: de l’ordre de 200 mil­lions de tonnes par an, une brou­tille par rap­port aux quelque 40 mil­liards de tonnes de CO émises an­nuel­le­ment par les ac­ti­vi­tés hu- maines. En re­vanche, le fait que le CO2 puisse gé­né­rer des re­ve­nus per­met d’en­clen­cher une dy­na­mique pou­vant contri­buer aux ef­forts d’adap­ta­tion et de ré­duc­tion des émis­sions, sans for­cé­ment pas­ser par de nou­velles taxes ou des coûts ad­di­tion­nels. Ain­si, avec des condi­tions-cadres pro­pices, la quan­ti­té de CO2 sus­cep­tible d’être mo­né­ti­sée pour­rait aug­men­ter très for­te­ment. Et ce­la, en l’es­pace de quelques an­nées seule­ment, car plu­sieurs tech­niques de CCU sont dé­jà dis­po­nibles ou au stade de pro­to­type in­dus­triel. Se­lon une es­ti­ma­tion ré­cente, dans une di­zaine d’an­nées, en­vi­ron 7 mil­liards de tonnes de CO2 par an pour­raient être va­lo­ri­sées dans des pro­duits.

«Les ef­forts de ré­duc­tion des émis­sions de CO2 sont lar­ge­ment in­suf­fi­sants. Il faut donc ex­plo­rer d’autres ap­proches»

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