Le Cer­vin pré­serve l’énigme de sa pre­mière as­cen­sion

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - JU­LIEN WICKY

On ne sau­ra sans doute ja­mais ce qui s’est joué lors de la pre­mière as­cen­sion du Cer­vin, il y a 153 ans. Une nou­velle dé­cou­verte, dé­ce­lée et dé­cor­ti­quée par Ni­co­las d’eg­gis, un pas­sion­né du Mat­te­rhorn, dans un ou­vrage qui vient de pa­raître, pour­rait bien ré­duire à néant toutes les ten­ta­tives de ré­soudre l’énigme. La vic­toire sur la der­nière grande cime des Alpes – la plus tra­gique de toutes les con­quêtes al­pines – par l’an­glais Ed­ward Whym­per et ses six com­pa­gnons s’est sol­dée, à la des­cente, par la mort de quatre d’entre eux: le guide fran­çais Mi­chel Croz, le ré­vé­rend Charles Hud­son, Dou­glas Ro­bert Ha­dow et Lord Fran­cis Dou­glas.

Le mys­tère en­toure la corde qui les re­liait aux trois autres au mo­ment du drame. At-elle été cou­pée? S’est-elle rom­pue? A-t-on fait le choix dé­li­bé­ré d’un lien plus faible pour évi­ter une chute col­lec­tive? Car la corde de l’as­cen­sion n’est pas celle de la des­cente. Il y a trois ans, lors du ju­bi­lé de cette vic­toire com­mé­mo­rée en grande pompe à Zer­matt, toutes les hy­po­thèses ont été re­for­mu­lées, confron­tées, ana­ly­sées. Sur­tout, les au­to­ri­tés en­ten­daient dé­pen­ser de grandes sommes pour es­pé­rer dé­cou­vrir le seul corps man­quant: ce­lui de Lord Fran­cis Dou­glas, qui re­po­se­rait tou­jours quelque part dans le gla­cier au pied de la face. Et re­trou­ver, avec lui, un mor­ceau de la corde pour le com­pa­rer à ce­lui ex­po­sé au mu­sée de Zer­matt et mettre fin aux spé­cu­la­tions. Mais si ce corps n’était, en fait, plus là?

Re­mon­tons à 1865. C’était un 14 juillet. Ce jour-là, per­sonne n’en­ten­dait mu­gir les sol­dats dans les cam­pagnes mais sur la mon­tagne s’ali­gnaient si­len­cieu­se­ment les in­gré­dients d’un des plus grands drames de l’his­toire de l’al­pi­nisme. Dans l’après-mi­di, Ed­ward Whym­per, 25 ans, conquiert le Cer­vin avec six com­pa­gnons de cor­dée. Mais moins d’une heure plus tard, à la des­cente, l’un d’eux, le jeune Dou­glas Ro­bert Ha­dow, glisse et em­porte avec lui trois autres al­pi­nistes. La corde se rompt, lais­sant mi­ra­cu­leu­se­ment en vie les deux guides de Zer­matt, Pe­ter Taug­wal­der père et fils et Whym­per lui­même. Il y au­ra un pro­cès qui conclu­ra, of­fi­ciel­le­ment, à un ac­ci­dent.

Le mys­tère de la conquête du som­met, mar­quée par quatre morts, per­dure de­puis 153 ans. Mais un pas­sion­né a mis la main sur un élé­ment qui pour­rait for­cer à clore pour de bon ce cha­pitre de l’al­pi­nisme.

Mul­tiples ac­cu­sa­tions et contre-vé­ri­tés

Tout dans le Cer­vin est his­toire d’in­so­lence et d’es­thé­tique face à la mon­tagne my­thique. La lé­gende ne se­rait ain­si pas ce qu’elle est sans l’af­fron­te­ment in­tense, sur deux voies dis­tinctes, des dis­ciples de Sa Ma­jes­té et des Ita­liens, cou­ron­né par la vic­toire de ce jeune An­glais de 25 ans, mû par une in­so­lente pas­sion pour cette cime. Après dix-huit ten­ta­tives, de part et d’autre, la cime fi­nit par cé­der. Au som­met, Whym­per jet­te­ra même quelques pierres en di­rec­tion des Tran­sal­pins qui se trou­vaient 200 mètres sous le som­met: ils l’at­tein­dront deux jours plus tard.

Entre-temps, le sort se se­ra abat­tu sur la cor­dée vic­to­rieuse. Dé­jà frap­pée par la mort, la conquête se heurte à d’autres tour­ments. Les in­si­nua­tions, les contre-vé­ri­tés, les ac­cu­sa­tions plus ou moins graves, les non-dits, les aveux dis­si­mu­lés des uns et des autres vont contri­buer à en­tre­te­nir son pen­dant d’ombre à ce lu­mi­neux som­met. Whym­per au­rait, dit-on, confié lors d’un dî­ner que, pris de fré­né­sie pour ce som­met tant convoi­té, il au­rait cou­pé la corde afin de se lan­cer dans un sprint vers la cime. Il ne l’a ce­pen­dant ja-

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