Le per­ro­quet du consul

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Béa­trice Guel­pa

Cos­tume rayé bleu ma­rine, cra­vate rouge pé­tant, l’homme a presque l’air un peu hau­tain. Chic mais dis­tant. Le genre pas fa­cile à abor­der. Mince, un peu ner­veux, il pose un sac de sport Ac­tiv fit­ness noir à ses pieds, une sa­coche sur le siège d’à cô­té. Il ne dit rien. Ouvre im­mé­dia­te­ment un jour­nal et se plonge dans sa lec­ture. Her­mé­tique. Rien ne bouge dans le sac. Rien ne dé­passe. Rien. Au bout d’un mo­ment, il consent à dire que le sac cache un per­ro­quet. Un ama­zone de 35 ans. Et qu’il est mi­so­gyne. Le per­ro­quet, donc.

Nous avions dé­jà croi­sé l’oi­seau (chro­nique du 28 oc­tobre 2018). Voi­ci donc le pro­prio. Pour lui c’est presque une dé­cep­tion. En li­sant le jour­nal, il s’était sen­ti moins seul, pen­sant que ce­la ar­ri­vait aus­si aux autres. Hé­las, non, re­cou­pe­ments faits, la chro­nique par­lait bien des tra­vers de son per­ro­quet. Ti­ti, l’oi­seau qui dé­teste les femmes…

Lui s’y est ha­bi­tué. Ce­la fait trente-cinq ans qu’ils vivent en­semble. Ils ne se sont pra­ti­que­ment pas quit­tés de­puis ce jour où, au Bré­sil, deux jeunes gar­çons lui ont pro­po­sé un per­ro­quet pour une poi­gnée de dol­lars à la sor­tie de l’am­bas­sade. L’homme a tou­jours ai­mé les oi­seaux. Il se sou­vient, émer­veillé, des per­ruches qui se po­saient sur ses épaules lors­qu’il était en­fant. Il craque. Et em­porte l’ama­zone.

Au dé­part, il l’ap­pelle sim­ple­ment Lo­ro, per­ro­quet en bré­si­lien. Mais quand il re­vient en Suisse, il y a vingt ans, il le dé­bap­tise. «Il m’ap­pe­lait Lo­ro, je l’ap­pe­lais Lo­ro. Lo­ro, Lo­ro, Lo­ro, on s’en sor­tait plus! Du coup, je l’ai sur­nom­mé Ti­ti.» Lo­ro, dé­sor­mais, c’est lui. La preuve que l’ama­zone n’a pas un mau­vais fond. Reste la mi­so­gy­nie. Pour ce­la, le consul a peut-être une ex­pli­ca­tion. Son ex-femme ne l’ai­mait pas. «Un jour je l’ai at­tra­pée à ta­per sur la cage avec un ba­lai. Ça de­vait l’éner­ver que je m’en oc­cupe…» Le per­ro­quet se crispe. Le ma­ri s’énerve. La re­la­tion de couple se tend. Trente-cinq ans plus tard, l’oi­seau est res­té fi­dèle. Mais l’homme doit l’en­fer­mer lors­qu’une dame vient chez lui. Ja­lou­sie? Le di­plo­mate met un point d’hon­neur à pas­ser pour quel­qu’un de ra­tion­nel. Pas du genre à pro­je­ter des émo­tions hu­maines sur une bes­tiole. «Je ne suis pas de ces types qui de­viennent es­claves de leurs ani­maux. C’est un oi­seau et je suis un hu­main.» A cha­cun sa place. N’em­pêche, ils res­semblent quand même à un vieux couple. Il aime le cha­touiller, lui lis­ser les plumes. Et Ti­ti en re­de­mande. Trente-cinq ans de vie com­mune! De voyages. De quoi connaître par coeur la Conven­tion de Wa­shing­ton qui règle le com­merce in­ter­na­tio­nal des es­pèces me­na­cées d’ex­tinc­tion. «Pour lui, je suis tout: sa ma­man, sa girl­friend. Il a été par­tout avec moi.» Ils s’ob­servent, se cherchent, se ta­quinent. «On rit beau­coup!» Il dé­crypte ses éner­ve­ments. Et vice et ver­sa. Comme le soir, lors­qu’il fi­nit par re­cou­vrir la cage pour re­gar­der la TV tran­quille. Le per­ro­quet s’in­surge, plante son bec dans le bol pour faire gi­cler les graines. Un ri­tuel qui l’amuse. Et peut-être le ras­sure. Il hé­site à van­ter l’in­tel­li­gence de son oi­seau, pré­fère évo­quer sa «grande sen­si­bi­li­té». Car Ti­ti pleure de­vant les feuille­tons à la TV lors­qu’un ac­teur est ému. «Mais le plus sou­vent, il se com­porte en mâle al­pha», ajoute aus­si­tôt le consul, pei­nant à mas­quer sa fier­té.

Et… il parle? Ra­cle­ment de gorge et re­mise en or­bite de la cra­vate écar­late. «Votre ques­tion est in­té­res­sante. On a vé­cu dans tel­le­ment de pays dif­fé­rents, il a en­ten­du tant de langues… Il faut bien l’ad­mettre: son vo­ca­bu­laire est as­sez li­mi­té.»

Une femme s’ap­proche. L’homme sur­saute. «Il a quel âge?» «35 ans. Il peut en­core vivre des an­nées… C’est sûr, il va m’en­ter­rer!» Il part en consul­ta­tion avec son sac tou­jours fer­mé en riant. Re­vient quelques mi­nutes plus tard dans la salle d’at­tente. «Je vais quand même vous le mon­trer!» Ti­ti s’agrippe aux doigts de son maître. Des plumes rouges ap­pa­raissent sur le haut des ailes. «Ça, c’est quand il est fâ­ché.»

Ils res­semblent à un vieux couple. Il aime le cha­touiller, lui lis­ser les plumes. Et «Ti­ti» en re­de­mande

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