RO­CKY SCAC­CHIA La grande confes­sion

En­ri­co Scac­chia, 55 ans, ex­boxeur, G a connu la gloire et les coups au-de­là du rai­son­nable. Il y a deux mois, il s’est sen­ti mou­rir. Au­jourd’hui, il nous ra­conte sa vie, son épo­pée, son che­min.

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L’an­cien boxeur lutte contre la ma­la­die dans la so­li­tude, avec le sou­rire. Un com­bat de plus dans une vie chao­tique qu’il ra­conte lon­gue­ment, au gré de plu­sieurs ren­contres fortes.

En­ri­co Scac­chia, c’est d’abord un hé­ros d’en­fance. Une gueule d’ange et d’en­fer, un ta­lent fou et une vo­lon­té de ma­boule. Un sur­nom qui dé­chire au coeur des an­nées 1980: «Ro­cky». Le vrai. Un Stal­lone de Büm­pliz, souche ita­lienne et cro­chet ra­va­geur, qui rêve lui aus­si de de­ve­nir cham­pion du monde. Un Bal­boa de Ca­rouge qu’on a vu af­fo­ler pro­jec­teurs et mi­di­nettes, pro­mo­teurs et ga­zettes, avec sa rage, sa foi et ses poings – le bou­can que ça fai­sait, à ta­per sur les ram­bardes en fer de l’an­cien Vél’ d’hiv, à hur­ler «Ro-cky!, Ro­cky!» dans des Ver­nets chauf­fés à blanc. Le film de sa vie, ce­lui d’un mé­téore qui ex­plo­se­ra en vol afin de mieux consa­crer son temps à re­col­ler les mor­ceaux, an­nule tous les si­rops hol­ly­woo­diens. Tout y est plus dur, plus pro­fond, plus beau et plus tra­gique. Plus vrai.

Vingt-deux ans contre un can­cer

En­ri­co Scac­chia, 55 ans, s’est re­le­vé de tous les com­bats. Il mène tou­jours le plus rude d’entre eux, face à un can­cer du sys­tème lym­pha­tique. Vingt-deux ans que ça dure. «Après tout ce temps, avec une telle ma­la­die, nor­ma­le­ment…» Vingt-deux rounds et puis sou­dain, en no­vembre pas­sé, l’im­pres­sion du K.-O. «Quand j’ai lu la bro­chure de pré­sen­ta­tion des soins pal­lia­tifs qu’ils avaient lais­sée sur la table de che­vet sans rien me dire à l’hô­pi­tal, je me suis dit: «Bon, OK, je vois que c’est plu­tôt sé­rieux», pouffe-t-il, tran­quille. Quelques jours plus tard, j’ai sen­ti une pres­sion, comme si quelque chose vou­lait s’échap­per par le bout de mes pieds. C’était mon âme. Tout le monde a peur de la mort, c’est na­tu­rel. Mais dans ma tête, j’étais prêt. Se­rein.»

Le gong n’a pas son­né. Trois se­maines plus tard, le 7 dé­cembre, En­ri­co Scac­chia ac­cep­tait de consa­crer deux heures au ré­cit de sa vie, en l’ami­cale pré­sence de son an­cien ma­na­ger Da­niel Per­roud, l’un des seuls à n’avoir ja­mais rom­pu le contact. Vu la den­si­té de l’épo­pée, un tête-à-tête de trois heures sui­vra, le 21 dé­cembre, tou­jours dans la ban­lieue ber­noise, à L’EMS de Jo­li­mont – sans le so­leil. Par la fe­nêtre de sa piau­lette en de­mi-sous-sol, à tra­vers les brumes et les arbres, on voit les pousses d’un fau­bourg blême et le gi­gan­tesque pont de bé­ton d’une bre­telle au­to­rou­tière. Un dé­cor moins rock’n’roll que les bas­fonds de Phi­la­del­phie, mais pas moins sombre. La lu­mière, ce se­ra lui: En­ri­co Scac­chia, idole ou­bliée au pou­voir d’at­trac­tion in­tact.

L’oeil du tigre est tou­jours là, mais le fauve est apai­sé. Tout doux, même. Sans amer­tume, quoique. «Non, je n’ai pas tout par­don­né. J’ai bien com­pris la théo­rie du par­don mais dans la pra­tique, c’est par­fois dif­fi­cile. J’ai de­man­dé à Dieu de m’ai­der en ce sens, mais ce­la ne marche pas si bien. Je conserve des dou­leurs dans le coeur, dont je sais qu’elles ne sont pas justes.» Les mots sont im­pla­cables mais le ton ne tra­hit au­cun pa­thé­tique, nulle com­plainte. «J’ai trou­vé la paix.»

Les coups de cou­teau de sa mère

Des coups de cou­teau que sa mère cher­chait par­fois à lui por­ter, En­ri­co Scac­chia a très tôt ti­ré un art consom­mé de l’es­quive; et une phi­lo­so­phie de vie. Parce qu’elle le rouait de man­dales ain­si que sa soeur aî­née, le pe­tit gar­çon a choi­si non pas de faire de la boxe, mais d’en bouf­fer jus­qu’à la moelle. «Ma mère ai­mait ça, c’est elle qui a eu l’idée. Cette vio­lence que je re­ce­vais me don­nait de l’agres­si­vi­té. La boxe me per­met­tait de l’ex­pul­ser. L’autre rai­son pour la­quelle j’ai vou­lu mon­ter sur un ring, c’est la dé­faite aux points de Fritz Cher­vet, le soir de mon 11e an­ni­ver­saire (ndlr: le 27 avril 1974, lors d’un cham­pion­nat du monde). J’ai été tel­le­ment scan­da­li­sé par le ver­dict des juges que j’ai vou­lu prendre sa re­vanche, ré­pa­rer l’in­jus­tice.»

Vio­lence et in­jus­tice, deux fruits à l’ori­gine d’une même co­lère, deux mo­teurs pour un rêve de gosse. Né à Berne, pri­vé d’un père par­ti sous les coups – dé­ci­dé­ment – de l’amant de sa mère, éloi­gné de celle-ci du­rant trois ans entre 5 et 8, le pe­tit Scac­chia a du Ra­ging Bull en lui. Son ca­rac­tère, il l’a for­gé chez les grands-pa­rents, dans les Abruzzes, un bled de mon­tagne où «il fait plus froid qu’en Suisse l’hi­ver et hor­ri­ble­ment chaud l’été – c’est pour ça que les gens y sont si durs».

Res­taient les che­vaux, poules, co­chons, mou­tons et chiens ber­gers. «C’est une joie d’avoir un chien comme ça, très jo­li, très in­tel­ligent.» Deux ans d’in­ter­nat chez les bonnes soeurs dans le Pié­mont, puis re­tour à Berne, où l’am­biance ne s’est pas dé­ten­due à la mai­son. «Ma mère n’était pas faite pour avoir des en­fants, elle a eu une vie très dure, je com­prends.»

Il y a tel­le­ment de re­con­nais­sance, dans la voix d’en­ri­co Scac­chia, tel­le­ment de dou­ceur dans son re­gard. À 16 ans, l’ado est cham­pion de Suisse ama­teur, dé­jà dans la cour des grands.

«Je n’étais pas fier, même si ça me fai­sait un peu bi­zarre de me voir à la té­lé. À mes yeux, c’était le dé­but, le che­min lo­gique.» Cou­vé par Char­ly Büh­ler à l’ath­le­tic Box Club de Berne, le joyau brille vite. «Les autres étaient là pour s’en­traî­ner, tra­vailler leur force ou leur cou­rage. Moi, je vou­lais de­ve­nir boxeur, syn­thé­tise-t-il. J’ai tout don­né pour ça. Je ne fu­mais pas, je ne bu­vais pas et pe­tit dé­jà, j’al­lais cou­rir des heures dans les bois. Mais je n’ai fait au­cun sa­cri­fice, tout était joie – j’étais tel­le­ment mo­ti­vé.»

Domp­ter la rage, se construire un des­tin, ac­qué­rir l’in­dé­pen­dance et… de­ve­nir cham­pion du monde. «J’étais un gar­çon très ti­mide, j’avais be­soin de prendre confiance. Entre autres peurs, il y avait celle d’être un étran­ger», se sou­vient ce­lui qui a gran­di comme Ri­tal dans le cli­mat de l’ini­tia­tive an­ti-im­mi­grés de James Sch­war­zen­bach.

Spar­ring-part­ner à 19 ans du cham­pion d’eu­rope Louis Aca­riès – qui ne lui paie­ra pas sa prime –, En­ri­co Scac­chia en­chaîne les vic­toires pour pan­ser ses plaies. Tout en conti­nuant à en­cais­ser les coups. L’un d’eux, es­suyé dès 1981 en Al­le­magne, le lais­se­ra dans l’in­ca­pa­ci­té d’écrire pen­dant dix ans.

Un cham­pion trop pres­sé

Sûr de lui et pres­sé, trop pres­sé, En­ri­co Schac­chia trouve «in­sup­por­table» de ne pas en­core être cham­pion du monde à 22 ans: «Je n’al­lais ja­mais as­sez vite, ni as­sez bien.» En no­vembre 1985 pour­tant, il a l’oc­ca­sion de de­ve­nir cham­pion d’eu­rope à Ge­nève. Il en au­ra une se­conde, deux ans plus tard à Berne, man­quée elle aus­si (lire ci-des­sus). Entre des­tin do­ré et fan­tasme éva­noui, le sort avait tran­ché. «Si j’avais ga­gné un de ces deux com­bats, j’au­rais eu une tout autre vie.» Et Ro­dol­fo Sab­ba­ti­ni, fa­meux pro­mo­teur ita­lien à qui il avait ta­pé dans l’oeil, meurt le 6 jan­vier 1986.

«J’avais très peur en en­trant sur un ring. Mais j’étais ca­pable de le ca­cher»

En­ri­co Schac­chia, amin­ci mais très beau dans son sur­vê­te­ment, pro­mène son re­gard au­tour de lui, sou­rire en coin, à la fois vieux sage et grand ga­min. Dans la chambre, il y a, outre le strict né­ces­saire, des livres consa­crés à la re­li­gion et la phi­lo­so­phie. La moi­tié de l’es­pace vi­tal est dé­diée aux ac­ces­soires pour le chat de sa fille, qui a long­temps été là mais qui n’y est plus, lui non plus.

La ten­ta­tion de chia­ler, hein? Pas du tout, parce que «Ro­cky» est là, si fort, si calme. «Heu­reu­se­ment que je ne suis pas de­ve­nu cham­pion d’eu­rope ou du monde, lance-t-il en guise de ful­gu­rant contre­pied. J’avais un manque de sa­gesse et d’ex­pé­rience ter­rible. Je ne pense pas que j’au­rais sup­por­té trop de gloire, après tout ce que j’avais vé­cu. À l’époque, je vou­lais la gran­deur. Au­jourd’hui, je sais que nous sommes pe­tits.» Hu­mi­li­té et re­con­nais­sance: «J’ai eu la chance que la chose juste sur­vienne à chaque fois pour m’ame­ner à com­prendre le sens de la vie.»

Sor­tie de ring à quatre pattes

Le sens de la vie, c’est quoi, quand le rêve s’en­vole? Quand la pente se dur­cit pour de vrai? Quand les gens, y com­pris les plus proches, se dé­tournent? En­ri­co Scac­chia perd de sa su­perbe, jus­qu’à quit­ter le ring à quatre pattes, les yeux dans le vague et sous les sif­flets du pu­blic, un soir de dé­faite mor­ti­fiante en mars 1988, face au Bri­tan­nique Carl­ton War­ren. «Je n’ai pas souf­fert de l’aban­don des gens, au contraire. J’ai tou­jours su que le cham­pion était le plus grand et que ce­lui qui per­dait de­ve­nait une merde. Je sa­vais. Je n’ai pas eu de mau­vais ré­veil, parce que je ne m’étais ja­mais en­dor­mi.»

Un di­vorce dé­chi­rant

Com­ment trou­ver le som­meil, dans un tel tour­billon? «La pres­sion, l’ar­gent, le re­gard des gens. Un boxeur est très ten­du en per­ma­nence. J’avais très peur en en­trant sur un ring. Mais j’étais ca­pable de le ca­cher.»

Son couple, lui, ne ré­siste pas. «Après la dé­faite contre Blan­chard, ma femme a per­du son res­pect pour moi. Elle avait in­sis­té pour se ma­rier (1984), c’est elle qui a vou­lu di­vor­cer (1992). Main­te­nant, tout va bien.» Mais la dé­chi­rure fut fé­roce. «J’ai dû par­tir. Ce qui m’a fait le plus mal, c’est la sé­pa­ra­tion d’avec les en­fants (ndlr: une fille née en 1987, un fils en 1988). Elle était en po­si­tion de force, elle en a pro­fi­té.»

Plus loin: «Il y a une cer­taine jus­tice, à ce que les femmes aient le pou­voir sur cer­tains points.» Plus loin en­core: «Par­fois, on peut pen­ser que Dieu a fait des er­reurs. La Terre, ce n’est pas que le pa­ra­dis. Il y a l’en­fer aus­si. J’ai connu les deux.»

Chauf­feur de taxi entre 1992 et 97, En­ri­co Scac­chia ne jette pas l’éponge. Il se lève à 5 heures tous les ma­tins pour pou­voir s’en­traî­ner le soir, après sa jour­née de bou­lot. C’est aus­si du­rant cette pé­riode qu’il fa­çonne son es­prit, son âme. À la pour­suite d’une quête, il lit beau­coup, ré­ap­prend à écrire. En bis­bille avec la Fé­dé­ra­tion suisse, «une ma­fia où tout le monde se connaît bien» qui lui re­tire sa li­cence en 1996, «Ro­cky» dé­coches ses der­nières flèches en Ita­lie, avant de perdre un ul­time com­bat bi­don, en 1999, à Skopje, his­toire de lan­cer Sa­sha Mi­tres­ki, l’un de ses jeunes pou­lains ma­cé­do­niens – il a aus­si coa­ché Nu­ri Se­fe­ri, fu­tur cham­pion du monde.

«Mon rêve était tou­jours plus ir­réa­liste, la boxe était de­ve­nue comme un obs­tacle à mon autre che­min.» Main­te­nant qu’il sait que Dieu n’est pas bon, En­ri­co Scac­chia peut se consa­crer à Lui.

«Les coups que j’ai pris ont agi sur mon cer­veau. Ça m’a se­coué. J’ai comme des ex­plo­sions dans la tête, qui riment avec des ou­ver­tures. La boxe est des­truc­tive, sans doute. Mais des fois, elle m’a ap­por­té des flashes, comme des illu­mi­na­tions, qui m’ont mon­tré le che­min. Comme des dé­charges, qui me ré­veillaient. Tout ce­la a tra­vaillé sur mon ima­gi­na­tion, m’a pous­sé à me po­ser des ques­tions et avoir en­vie des ré­ponses. J’avais be­soin de com­prendre, de trou­ver l’ex­pli­ca­tion.»

En­ri­co Scac­chia a trou­vé. C’est la rai­son pour la­quelle il se re­tourne sur le par­cours avec au­tant de sé­ré­ni­té. La gloire pré­coce, avec les filles à ses trousses? «Comme je n’al­lais pas à elles, elles ve­naient chez moi pour s’of­frir – ce n’est pas jo­li à dire, comme ça. Heu­reu­se­ment, je suis très ti­mide, je n’étais pas El­vis Pres­ley.»

Les com­bats tru­qués? «On m’a pro­po­sé pas mal d’ar­gent pour perdre. Mais j’avais trop d’or­gueil, je vou­lais ga­gner.» Le dopage? «J’ai es­sayé, avec les mêmes trucs qui avaient per­mis à Ivan Lendl de perdre dix ki­los et de­ve­nir No 1 mon­dial. Paaa, avec ça, j’ar­ri­vais à m’en­traî­ner en­core plus, j’étais en­core plus puis­sant alors que j’étais pas­sé de 80 ki­los à 70.»

«C’est la dou­ceur qui l’em­porte»

En­ri­co Scac­chia ra­conte. Il n’en veut à per­sonne. Le goût de la vie? «Doux. Oui, c’est la dou­ceur qui l’em­porte», di­sait-il le 21 dé­cembre der­nier à Jo­li­mont, où le com­bat conti­nue à l’ombre d’une bre­telle d’au­to­route.

Cette se­maine, «Ro­cky», hos­pi­ta­li­sé pour une pe­tite alerte, a dû dé­cli­ner le ren­dez-vous pour la pho­to. «Je ne me sens ni bien ni mal. La dou­leur, je la res­sens comme les autres. Mais je l’en­caisse mieux – j’ai tel­le­ment l’ha­bi­tude de prendre des coups. Il n’y a pas de quoi être fier. Mais je suis content d’avoir cette ca­pa­ci­té à en­cais­ser. Même si je suis très sen­sible, la boxe m’a don­né un coeur plus dur.»

«Par­fois, on peut pen­ser que Dieu a fait des er­reurs. La Terre, ce n’est pas que le pa­ra­dis. Il y a l’en­fer aus­si. J’ai connu les deux»

ASL

En­ri­co Scac­chia rem­porte sa ving­tième vic­toire en vingt-deux com­bats face à l’an­cien cham­pion de France Ri­chard Ro­dri­guez.

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