Ce que les nou­veaux au­to­tests changent

In­fec­tion uri­naire, ca­rence en fer, al­ler­gie ou in­to­lé­rance au glu­ten, il est dé­sor­mais pos­sible de se tes­ter, sans le moindre en­ca­dre­ment mé­di­cal. Une chance? Rien n’est moins sûr à en croire les mé­de­cins, sauf pour le dé­pis­tage de deux ma­la­dies: le VIH

Le Matin Dimanche - - MÉDECINE - LAE­TI­TIA GRI­MAL­DI

L’ex­pé­rience est ten­tante: ap­pli­quer une goutte de sang sur un au­to­test et sa­voir après quelques mi­nutes si notre fa­tigue est liée à une ca­rence en fer, nos maux de ventre à une in­to­lé­rance au glu­ten, notre toux à une al­ler­gie. Le prin­cipe est com­mun à tous les au­to­tests: confron­ter un échan­tillon de sa­live, de sang ou en­core d’urine à un ré­vé­la­teur ca­pable de dé­ce­ler la pré­sence d’un an­ti­corps ou d’une hor­mone, par exemple.

Sauf que le ta­bleau n’est pas si clair. «Hor­mis le fait que leur fia­bi­li­té est sou­vent contes­table, l’un des re­proches que nous pou­vons leur adres­ser est qu’ils ne four­nissent pas de chiffres, mais uni­que­ment un ré­sul­tat po­si­tif ou né­ga­tif, dé­plore le Pr Ni­co­las Senn, di­rec­teur de l’ins­ti­tut uni­ver­si­taire de mé­de­cine de fa­mille, à Lau­sanne. Or ce­la suf­fit ra­re­ment. Les au­to­tests dé­diés aux al­ler­gies, par exemple, dé­tectent la pré­sence d’im­mu­no­glo­bu­lines E (IGE), au­tre­ment dit d’an­ti­corps pro­duits par l’or­ga­nisme en cas d’al­ler­gie. Ils vont donc au mieux ré­vé­ler un ter­rain al­ler­gique, mais sans ré­pondre aux vraies ques­tions: à quoi la per­sonne est-elle al­ler­gique? Quelle est la sé­vé­ri­té de l’al­ler­gie? Seuls des tests cu­ta­nés et une ana­lyse de sang ci­blée pour tes­ter les IGE spé­ci­fiques à tel ou tel al­ler­gène per­mettent de faire cet état des lieux et de prendre les me­sures adap­tées.»

Au­cun chiffre of­fi­ciel

S’ils s’in­tègrent dans une ten­dance gé­né­rale à quan­ti­fier soi-même sa san­té par ap­pa­reils de me­sure ou smart­phones in­ter­po­sés, nombre de ces au­to­tests ré­sonnent comme une aven­ture in­ache­vée, se­lon le Pr Senn: «Certes, ils dé­mul­ti­plient les ou­tils diag­nos­tics dans les mains du pa­tient. Mais les au­to­tests sont pour la plu­part pas­sés di­rec­te­ment des la­bo­ra­toires d’in­gé­nie­rie aux éta­gères des phar­ma­cies sans pas­ser par un rai­son­ne­ment en termes de soin. Dès lors, bien sou­vent, leur uti­li­sa­tion se solde par un ren­dez-vous mé­di­cal, car soit le pa­tient a ob­te­nu un ré­sul­tat né­ga­tif et il n’est pas plus avan­cé sur ce qui le pré­oc­cu­pait, soit ce ré­sul­tat est po­si­tif et une consul­ta­tion est né­ces­saire pour confir­mer et af­fi­ner le ré­sul­tat afin d’en­tre­prendre une prise en charge concrète.»

Tan­dis que la liste des au­to­tests dis­po­nibles ne cesse de s’al­lon­ger, il n’existe pas de don­nées sé­rieuses pour en dres­ser le bi­lan. «Au­cun sys­tème n’a en ef­fet été mis en place pour éva­luer l’am­pleur du phé­no­mène. Nous par­tons du prin­cipe qu’une per­sonne qui ob­tient un ré­sul­tat po­si­tif va de toute fa­çon en­trer dans le sys­tème de soin et que, à par­tir de là, elle se­ra sui­vie d’un point de vue mé­di­cal et éven­tuel­le­ment sta­tis­tique», ex­plique Da­niel Koch, res­pon­sable de la di­vi­sion Ma­la­dies trans­mis­sibles de l’of­fice fé­dé­ral de la san­té pu­blique (OFSP).

In­té­rêt de san­té pu­blique

Si l’ac­cueil ré­ser­vé à ces nou­veaux ou­tils est donc pour le moins pru­dent, deux d’entre eux se dis­tinguent et s’at­tirent même les en­cou­ra­ge­ments du corps mé­di­cal. Il s’agit des au­to­tests pour les dé­pis­tages du VIH et du can­cer co­lo­rec­tal. «Ils font ex­cep­tion et c’est tant mieux, se ré­jouit le Pr Senn. Ils sont l’exemple même d’un pro­ces­sus qui a été me­né jus­qu’au bout.» Leur mé­rite? Fa­vo­ri­ser un vaste dé­pis­tage d’in­té­rêt pu­blic et avoir don­né la preuve de leur ef­fi­ca­ci­té.

«Les au­to­tests de dé­pis­tage du VIH? Je n’y vois que des points po­si­tifs, s’en­thou­siasme ain­si la Pre Alexan­dra Cal­my, mé- de­cin ad­jointe agré­gée à l’uni­té Vih/si­da des Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève (HUG). Ils sont ar­ri­vés au bon mo­ment, dans un contexte où cha­cun res­sent le be­soin de s’au­to­no­mi­ser, mais éga­le­ment à une époque où la prise en charge du VIH est mé­ta­mor­pho­sée: bien sûr, la ma­la­die fait tou­jours peur, mais nous dis­po­sons dé­sor­mais de trai­te­ments per­met­tant de vi­ser non plus sim­ple­ment l’aug­men­ta­tion de la du­rée de vie, mais aus­si de sa qua­li­té.» Sus­cep­tibles de ré­vé­ler une ma­la­die trans­mis­sible, ces au­to­tests ont fait fi­gure d’ex­cep­tion en phar­ma­cie en né­ces­si­tant une dé­ro­ga­tion de Swiss­me­dic. Ils ne sont ap­pa­rus sur le mar­ché qu’en juin 2018. «Au­jourd’hui, nous ne pou­vons que les re­com­man­der aux per­sonnes qui sou­haitent se dé­pis­ter», es­time la Pre Cal­my. Les cri­tères à rem­plir? «Le pre­mier est de se sen­tir prêt et de sa­voir com­ment joindre un soi­gnant en cas de ques­tion ou si le test s’avère po­si­tif. Le site www.aids.ch, par exemple, ré­per­to­rie les lieux de soin spé­ci­fiques», re­com­mande la spé­cia­liste. Autres im­pé­ra­tifs: uti­li­ser un au­to­test mar­qué du sym­bole «CE» ga­ran­tis­sant sa qua­li­té et réa­li­ser le test au moins trois mois après la prise de risque sup­po­sée.

Quant au dé­pis­tage du can­cer co­lo­rec­tal, deux op­tions sont pos­sibles: la co­lo­sco­pie, pra­ti­quée par un gas­tro-en­té­ro­logue, ou le re­cours à un au­to­test dit «im­mu­no­lo­gique», à se pro­cu­rer au­près du mé­de­cin trai­tant ou en phar­ma­cie. Son ob­jec­tif: dé­tec­ter la pré­sence de sang oc­culte (in­vi­sible à l’oeil nu) dans les selles, signe de la pré­sence pos­sible de po­lypes ou de can­cer. L’avan­tage? «Très fiables, ces au­to­tests offrent un ac­cès fa­ci­li­té à un dé­pis­tage es­sen­tiel, ex­plique le Pr Fré­dé­ric Ris, mé­de­cin au Ser­vice de chi­rur­gie vis­cé­rale des HUG. Et pour cause: dans le cadre du can­cer co­lo­rec­tal, on es­time qu’une vie est sau­vée tous les cent pa­tients dé­pis­tés, c’est une pro­por­tion énorme. Pré­co­ni­sé tous les deux ans dès 50 ans, sur­tout en cas d’an­té­cé­dents fa­mi­liaux, de sai­gne­ments vi­sibles dans les selles ou de chan­ge­ments in­ex­pli­qués du tran­sit, ce dé­pis­tage per­met une an­ti­ci­pa­tion pour une ma­la­die fa­ci­le­ment cu­rable si on la dé­tecte tôt. C’est un exemple réus­si d’un ou­til per­met­tant à cha­cun d’être da­van­tage ac­teur de sa san­té tout en fa­vo­ri­sant la pré­ven­tion.»

EN COL­LA­BO­RA­TION AVEC PLA­NÈTE SAN­TÉ

«L’un des re­proches que nous leur adres­sons est qu’ils ne four­nissent pas de chiffres, mais uni­que­ment un ré­sul­tat po­si­tif ou né­ga­tif» Pr Ni­co­las Senn, Ins­ti­tut uni­ver­si­taire de mé­de­cine de fa­mille, Lau­sanne

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Alors que la liste des au­to­tests dis­po­nibles ne cesse de s’al­lon­ger, il n’existe pas de don­nées sé­rieuses pour en dres­ser le bi­lan.

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