Le mé­lo­diste ai­mait toutes les mu­siques

Le Matin Dimanche - - LA UNE - Mi­chel Le­grand

Le­grand. D’une cer­taine fa­çon, ça de­vrait être le titre, là, en haut de la page. Rien d’autre. Juste une ma­nière de dis­si­per peu­têtre un double mal­en­ten­du. Le pre­mier, c’est sa place dans l’aven­ture de la mu­sique po­pu­laire du XXE siècle. Elle est im­mense. C’était, pour faire simple, un mé­lo­diste de gé­nie, au sens lit­té­ral, brut. Aux États-unis, on le consi­dé­rait comme un jazz­man qui au­rait don­né dans la mu­sique de film. Trois os­cars. En France, on le voyait plu­tôt comme un com­po­si­teur de chan­sons et de mu­sique de film qui au­rait fait aus­si du jazz.

Aux États-unis, il était une lé­gende. En France, il res­tait sous-es­ti­mé. La faute sans doute au se­cond mal­en­ten­du. Cette joie so­laire qui éma­nait de lui, un truc heu­reux, une en­vie de la vie, tout le temps. Par ici, on pré­fère les tor­tu­rés, les ar­tistes qui af­fichent la souf­france en sau­toir, ça fait plus sé­rieux. Pas lui, pas son genre, pas po­seur. Mais dans sa mu­sique, il y avait presque tou­jours du bleu, une mé­lan­co­lie per­ma­nente, un dé­chi­re­ment ca­pable de vous bri­ser le coeur en quelques notes. Il faut écou­ter Mi­chel Le­grand en cher­chant sans cesse à sai­sir cette pu­deur ab­so­lue, qui le fai­sait écrire des mé­lo­dies tra­giques avec le sou­rire. «Si je suis dans la vie quel­qu’un de joyeux, d’as­sez bla­gueur, la mu­sique qui sort na­tu­rel­le­ment de moi est plu­tôt ly­rique, ro­man­tique ou dra­ma­tique. Je souffre pour ac­cou­cher des thèmes bon­dis­sants, des valses jazz en­traî­nantes, des bos­sas no­vas en­so­leillées im­po­sées par le su­jet.»

Ren­contre à Co­pa­ca­ba­na

Puis­qu’on parle bos­sa – une mu­sique qu’il im­por­ta en France –, c’est sans doute dé­jà le mo­ment d’évo­quer l’amour. Co­pa­ca­ba­na, plage mer­veille, Rio de Ja­nei­ro, 1964. Un fes­ti­val de ci­né­ma. Il a 30 ans, une Palme d’or à Cannes («Les pa­ra­pluies de Cher­bourg»), trois gosses, dont un très jeune. Il croise l’ac­trice Ma­cha Mé­ril. Elle a 22 ans. Elle doit se ma­rier peu après. Ils dansent. Ils s’em­brassent. Ils s’em­brassent en­core. Ils disent: «Merde, on s’aime…» Ils ne font que s’em­bras­ser, sans même al­ler plus loin. Ils ne veulent pas se­mer le chaos au­tour d’eux. Ils rentrent en France. Ils ne cher­che­ront pas à se re­voir. Cin­quante an­nées passent comme ça. Puis, au dé­but de 2014, Ma­cha joue dans une pièce de Di­dier van Cau­we­laert, à Pa­ris. Elle est libre, Le­grand aus­si. Comme le mu­si­cien connaît l’écri­vain, il vient voir la pièce. Il passe en cou­lisses voir Ma­cha. Ce soir-là, il lui dit: «Je t’épouse.» Ils sont ma­ri et femme quelques mois plus tard. Pour quatre ans de bon­heur ab­so­lu. On di­rait un film de Le­louch ou Jacques De­my, pas vrai? La vie n’est ja­mais plus in­croyable que lors­qu’elle est plus belle que le ci­né­ma.

Parce que peut-être, ces cin­quante ans sans Ma­cha, ce manque, sont une des clés de cette mu­sique, de sa faille, qui sans cesse mène à l’émo­tion, voire aux larmes. «Comme elle est longue à mou­rir ma jeu­nesse.» Mi­chel Le­grand est né à Pa­ris, Mé­nil­mon­tant, le 24 fé­vrier 1932. Fa­mille très mu­si­cienne, un grand-père d’ar­mé­nie qui chante du Oum Kal­soum avec son oud, un père, Ray­mond, qui écrit des ar­ran­ge­ments jaz­zy pour l’or­chestre de Ray Ven­tu­ra, et qui se­ra col­la­bo du­rant la guerre. Quant à la mère, Mar­celle, c’est la soeur du chef d’or­chestre Jacques Hé­lian. Ses pa­rents di­vorcent alors que Mi­chel a 3 ans. N’ou­blions pas sa soeur aî­née, Ch­ris­tiane, dont il adore la voix. Elle dou­ble­ra des ac­trices dans des films, et se­ra sur­tout chan­teuse dans le plus stu­pé­fiant et swin­guant groupe vo­cal de l’histoire de France, les Double-six. Ajou­tez un pia­no droit dans l’ap­par­te­ment de l’en­fance, le dé­cor est plan­té.

Fa­mille mu­si­cienne

En­tré jeune au Con­ser­va­toire, Mi­chel Le­grand en res­sort di­plô­mé à 17 ans. Un an plus tôt, il s’est ren­du à un concert du trom­pet­tiste Diz­zy Gilles­pie, dieu du be-bop: l’af­faire le laisse évi­dem­ment sur le flanc. Autre ren­contre dé­ci­sive: il suit du­rant cinq ans, entre 1946 et 1951, les cours de Na­dia Bou­lan­ger, mi­ra­cu­leuse pé­da­gogue et pro­fes­seure de mu­sique pa­ri­sienne. Juste comme ça, une pe­tite liste par­tielle des élèves de «Ma­de­moi­selle»: Igor Stra­vins­ki, Quin­cy Jones, As­tor Piaz­zol­la, Leo­nard Bern­stein, George Ger­sh­win, Aa­ron Co­pland… Dans une de ses bio­gra­phies, Mi­chel Le­grand avait mis le fac-si­mi­lé d’une lettre que lui écri­vit Na­dia Bou­lan­ger à la fin de leurs an­nées pas­sées à étu­dier har­mo­nie et contre­point: «Mon pe­tit Mi­chel, par­don de t’en­nuyer mais ce se­rait fo­lie de lais­ser pas­ser ta chance. Le fait que ta par­ti­tion se­rait fi­nie se­rait dé­jà une page tour­née vers ce que j’at­tends pour toi. Je t’en prie, fais un ef­fort. Si tu dé­ve­loppes ta vo­lon­té et te forces à ache­ver ce qui t’est peut-être dif­fi­cile, tu es sau­vé.» Tout est dit, tout est an­non­cé.

Parce que la suite, c’est sa mu­sique. En 1954, il a 22 ans, on lui de­mande de s’oc­cu­per d’un disque de re­lec­ture fa­çon jazz de mé­lo­dies dé­dié à Pa­ris. Il s’y colle, et le la­bel de disques Co­lum­bia vend 8 mil­lions de co­pies de «I Love Pa­ris». Ça s’ap­pelle faire ir­rup­tion, et ça lance une car­rière qui ne s’ar­rê­te­ra plus. On va en ci­ter quelques hauts faits, un peu au ha­sard, son oeuvre est mo­nu­men­tale. En 1958, en­core tout à la joie du suc­cès de «I Love Pa­ris», Co­lum­bia lui laisse carte blanche pour un al­bum de jazz. Il réunit l’un des cas­tings du siècle: John Col­trane, Bill Evans, Phil Woods sont là. Et puis un jeune trom­pet­tiste qui fe­ra sur ce disque l’une de ses der­nières ap­pa­ri­tions comme si­de­man. Il s’ap­pelle Miles Da­vis, et Le­grand ra­conte: «Miles trô­nait alors au som­met du jazz new-yor­kais. Tout le monde me di­sait: «Il va ve­nir à la séance et se te­nir près de la porte en gar­dant sa trom­pette dans son étui fer­mé. Il va écou­ter pen­dant cinq mi­nutes, et s’il aime la mu­sique, il va s’as­seoir, ou­vrir son étui, et jouer. S’il n’aime pas, il va re­par­tir et il ne re­pren­dra plus ja­mais contact avec toi.» J’avais tel­le­ment peur que j’en avais des pous­sées de sueurs! J’ai com­men­cé à ré­pé­ter avec l’or­chestre. La porte s’est ou­verte, et Miles a écou­té près de la porte pen­dant cinq mi­nutes. Puis il s’est as­sis, a ou­vert son étui et a com­men­cé à jouer. Après la pre­mière prise, il m’a de­man­dé: «Mi­chel, est-ce que mon jeu convient?» Le disque, c’est «Le­grand Jazz», et c’est un som­met.

Tous les genres

Mi­chel Le­grand ten­te­ra en­suite tout, sans se sou­cier un seul ins­tant des bar­rières de genres et de leurs sno­bismes idiots. Deux cents mu­siques de film, un style, une patte. De la mu­sique pour bal­let, il ira aus­si d’un concer­to au gé­né­rique im­pa­rable du des­sin ani­mé «Oum le dau­phin». Des mil­liers de pages de mu­sique et sur­tout une trace, ma­gni­fique, unique, dans l’ima­gi­naire col­lec­tif. Parce que «Les pa­ra­pluies…» sont à ja­mais swin­guant de sa fra­ter­ni­té avec le réa­li­sa­teur Jacques De­my. Parce que «Les de­moi­selles de Ro­che­fort» dansent en­core sous le signe des Gé­meaux. Parce que «Les moulins de mon coeur», chanson écrite pour le film «L’af­faire Tho­mas Crown», est une des chan­sons du siècle. Parce que Nou­ga­ro ou Frank Si­na­tra, Sa­rah Vaughan, Sal­va­dor ou Bar­bra Strei­sand, Az­na­vour ou Jes­sye Nor­man, El­la Fitz­ge­rald, Na­ta­lie Des­say ou Liane Fo­ly, des cen­taines et cen­taines d’autres ont chan­té sa mu­sique et tra­vaillé avec sa joie. Il ne fai­sait pas le ma­lin, Le­grand, il fai­sait de la mu­sique.

Il est mort hier à 86 ans, à Pa­ris, et il est sau­vé: Na­dia Bou­lan­ger, là-haut, peut lui ou­vrir les bras. Dans «La valse des li­las», chef-d’oeuvre en­core, sa voie cris­tal par­tait du haut vers le bas et il chan­tait: «Tous les li­las/tous les li­las de mai/n’en fi­ni­ront/ N’en fi­ni­ront ja­mais/de faire la fête au coeur des gens qui s’aiment». C’était sa vie, sans tam­bour ni trom­pette, fre­don­née pour tou­jours.

Parce que peut-être, ces cin­quante ans sans Ma­cha, ce manque, sont une des clés de cette mu­sique, de sa faille, qui sans cesse mène à l’émo­tion, voire aux larmes

Epa/se­bas­tien No­gier/keys­tone

Sa­da­ka Edmond/sipa

Mars 2017: Mi­chel Le­grand di­rige un or­chestre sym­pho­nique, à la salle Pleyel, à Pa­ris, qui in­ter­prète ses plus grandes mu­siques de film.

Rue des ar­chives/agip/keys­tone

No­vembre 1984: il est dé­co­ré de la mé­daille de la Lé­gion d’hon­neur par le mi­nistre de la Culture, Jack Lang.

Georges Ke­laï­di­tès/ro­ger-viol­let/keys­tone

Jan­vier 1966: avec Ca­the­rine De­neuve sur le tour­nage des «De­moi­selles de Ro­che­fort».

Louis Joyeux/ INA/AFP

Juillet 1969: en duo avec Ca­te­ri­na Va­lente lors du «Show Mi­chel Le­grand».

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