Le cli­mat agite les jeunes, mais n’ébranle pas nos po­li­ti­ciens

Que vont chan­ger les ma­ni­fes­ta­tions monstres en fa­veur du cli­mat dans la po­li­tique suisse? En cette an­née d’élec­tions fé­dé­rales, sept pré­si­dents de par­ti donnent leur vi­sion.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - FLORENT QUIQUEREZ [email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Vingt mille jeunes se mo­bi­lisent pour une autre po­li­tique. Rien à si­gna­ler… pour les pré­si­dents de par­tis

Les ré­ponses vont de l’aga­ce­ment mar­qué à l’in­dif­fé­rence po­lie. Tout au plus une bien­veillance pas­sive qui prou­ve­rait pour les plus éco­los des par­tis qu’ils avaient rai­son. Aus­si, cette mo­bi­li­sa­tion des jeunes sur la ques­tion cli­ma­tique n’est pas de na­ture à chan­ger le dis­cours ni le pro­gramme des par­tis po­li­tiques suisses en an­née d’élec­tions fé­dé­rales. Pour les prin­ci­pales for­ma­tions re­pré­sen­tées sous la Cou­pole ber­noise – UDC, PS, PLR, PDC, Vert’li­bé­raux, Les Verts et PBD – l’im­por­tant est de cam­per sur ses po­si­tions. Pour­tant les élans de la jeu­nesse dans la rue, comme le ré­cent échec de la loi sur le CO2, dé­montrent tous deux une ten­sion crois­sante. Elle marque l’en­trée en po­li­tique d’une génération tan­dis que la pré­cé­dente conti­nue à jus­ti­fier son in­ac­tion. Comme une il­lus­tra­tion des propos de Gre­ta Thun­berg, l’icône de cette jeu­nesse, sur l’im­puis­sance po­li­tique.

«Pff…» Un sou­pir un brin aga­cé en guise de ré­ponse. Voi­là qui en dit long sur l’in­té­rêt que porte à la grève du cli­mat le pré­sident de L’UDC, Al­bert Rös­ti. Ces ma­ni­fes­ta­tions vont-elles chan­ger quelque chose à la po­li­tique en­vi­ron­ne­men­tale du pre­mier par­ti du pays? «Ab­so­lu­ment pas», ré­pond-il avant de dé­non­cer l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion des jeunes ma­ni­fes­tants (lire ci-des­sous).

Ins­tru­men­ta­li­sés? Le signe dis­tinc­tif de ces près de 22 000 jeunes qui ont dé­fi­lé dans les rues de plu­sieurs villes de Suisse le 18 jan­vier est pour­tant leur apo­li­tisme. Ils ont un mes­sage: agir pour le cli­mat main­te­nant; et une icône, Gre­ta Thun­berg. Cette jeune Sué­doise de 16 ans a, la pre­mière, sé­ché les cours pour dé­non­cer l’in­ac­tion des po­li­tiques pour sau­ver le cli­mat.

Le mou­ve­ment a beau se re­ven­di­quer apo­li­tique, les par­tis éco­lo­gistes s’en gar­ga­risent. «Ces jeunes nous re­donnent de l’es­poir, s’en­thou­siasme Ré­gu­la Rytz, pré­si­dente des Verts. C’est un sou­tien en fa­veur de la po­li­tique que nous me­nons de­puis trente ans.» Jürg Gros­sen, pré­sident des Vert’li­bé­raux, com­prend ce mou­ve­ment: «Nous ne sommes pas as­sez cou­ra­geux en Il faut dé­sor­mais que les au­to­ri­tés prennent des me­sures dras­tiques pour lut­ter contre le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique.»

À quelques mois des élec­tions fé­dé­rales, le pré­sident du PS, Ch­ris­tian Le­vrat, fin joueur d’échecs, avance ses pions. «Ces jeunes ren­forcent notre po­si­tion. Le cli­mat est un de nos quatre thèmes de campagne.» Et de rap­pe­ler que sur les votes liés à l’en­vi­ron­ne­ment au Conseil na­tio­nal, la ma­jo­ri­té se joue à deux voix. «Ceux qui veulent un chan­ge­ment savent pour quel camp vo­ter.»

Cha­cun campe sur ses po­si­tions

Au centre, on tente aus­si de ti­rer la cou­ver­ture à soi. «Si les choses n’avancent pas, c’est à cause de la po­la­ri­sa­tion, et de l’at­ti­tude du PLR, ex­plique Ge­rhard Pfis­ter, pré­sident du PDC. Il n’y a pas grand-chose à mo­di­fier à notre ligne. Les jeunes s’in­quiètent pour le cli­mat, or le PDC a évo­lué sur ce thème. Il est le seul par­ti bour­geois à le dé­fendre.» Une ca­rac­té­ris­tique qu’il se dis­pute avec le PBD, «pre­mier par­ti bour­geois à s’en­ga­ger pour le cli­mat», af­firme son pré­sident, Mar­tin Lan­dolt. «On est sur la même ligne que la nou­velle génération.»

Le PLR? Il n’a pas non plus l’in­ten­tion de chan­ger son pro­gramme, puis­qu’il tra- vaille dé­jà «pour une po­li­tique cli­ma­tique ef­fi­cace», se­lon la pré­si­dente, Pe­tra Gös­si. Même si elle re­con­naît qu’à pre­mière vue cette grève des jeunes pour­rait aug­men­ter la cote des éco­lo­gistes, elle in­siste: «Il faut agir pour le cli­mat, le PLR en est convain­cu. Mais nous vou­lons de vraies me­sures. D’ailleurs la gauche ne s’ap­puie que sur des in­ter­dic­tions ri­gides et a re­fu­sé plu­sieurs com­pro­mis dans la loi sur le CO2 . Uni­que­ment pour des rai­sons élec­to­ra­listes.»

Même L’UDC se trouve une fibre cli­ma­tique. «Mais nous pri­vi­lé­gions des ins­tru­suisse.

«La sé­che­resse de cet été n’a pas fait bou­ger les fronts. Ce n’est pas les étu­diants qui vont le faire» Al­bert Rös­ti, pré­sident de L’UDC

ments qui ga­ran­tissent notre com­pé­ti­ti­vi­té et la sur­vie de l’agri­cul­ture, dé­taille Al­bert Rös­ti. Il faut ar­rê­ter avec ce dogme qui dit qu’on doit agir en­core plus en Suisse, alors que notre pays en fait dé­jà beau­coup. À force de taxer nos entreprises, on risque l’au­to­goal. Ce n’est pas en dé­lo­ca­li­sant dans des pays qui se fichent de l’en­vi­ron­ne­ment qu’on va ai­der le cli­mat.»

Oui, on en est là. Alors qu’un phé­no­mène mon­dial s’en­clenche, tout le monde à Berne dit se sou­cier du cli­mat, mais rien ne bouge. Au­cun com­pro­mis n’est en vue. La droite ac­cuse la gauche, la gauche cri­tique la droite. Et au mi­lieu, le centre s’in­quiète de la mon­tée des ex­trêmes. Cha­cun campe sur ses po­si­tions. Celles-là mêmes qui ont fait ca­po­ter la loi sur le CO2.

Car ce mou­ve­ment sans pré­cé­dent des jeunes en fa­veur du cli­mat s’ins­crit dans un agen­da po­li­tique bien par­ti­cu­lier: le dé­bat sur la loi sur le CO2. Ce texte vise à lut­ter contre le ré­chauf­fe­ment, et à mettre en pra­tique l’ac­cord de Pa­ris sur le cli­mat. Re­je­té par le Na­tio­nal, le pro­jet est sur la table du Conseil des États, qui doit se pro­non­cer en mars.

La grève des jeunes peut-elle don­ner une nou­velle chance au texte? «Il y a une fe­nêtre de tir, ré­pond Mar­tin Lan­dolt. Le PLR pour­rait bou­ger mais c’est juste parce qu’on est en an­née élec­to­rale. Si­non, on se fi­che­rait pas mal de ces ma­ni­fes­ta­tions.» Pour Al­bert Rös­ti, la pro­ba­bi­li­té que le PLR lâche L’UDC existe. «Mais c’est juste parce que le PLR n’est pas fiable sur ce thème. La sé­che­resse de cet été n’a pas fait bou­ger les fronts. Ce n’est pas les étu­diants qui vont le faire.»

Epa/laurent Gillie­ron

«Je veux que vous res­sen­tiez la peur que je res­sens chaque jour», a dé­cla­ré Gre­ta Thun­berg, lors du WEF 2019 de Da­vos. Elle a lais­sé les par­ti­ci­pants sans voix et ren­for­cé son image d’icône au­près des jeunes.

Keys­tone/v. Flau­raud

Le 18 jan­vier, 8000 jeunes dé­fi­laient à Lau­sanne en fa­veur du cli­mat. Ils étaient 22 000 dans toute la Suisse.

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