Réus­sir la 4e ré­vo­lu­tion

Le Matin Dimanche - - ECONOMIE - Pierre Veya

L’eu­rope est une puis­sance scien­ti­fique mais elle fait fi­gure de nain dans le do­maine de l’in­no­va­tion. Peut-elle faire mieux?

Les États doivent-ils re­prendre en mains les tech­no­lo­gies clés? Au même titre qu’au XIXE siècle, ces mêmes États ont par­ti­ci­pé au lan­ce­ment des in­fra­struc­tures stra­té­giques que furent le che­min de fer, le téléphone ou l’élec­tri­ci­té pour ne ci­ter que les plus im­por­tantes. La ques­tion se pose, en par­ti­cu­lier en Eu­rope. Le Vieux-conti­nent est la pre­mière puis­sance de re­cherche du monde si l’on prend en compte ses pu­bli­ca­tions et ses bre­vets. Mais si son ex­cel­lence scien­ti­fique est at­tes­tée (bien que lar­ge­ment igno­rée de l’opinion pu­blique), cette même Eu­rope (Suisse com­prise) est à la traîne dans l’in­dus­tria­li­sa­tion à grande échelle. Le web a été in­ven­té à Genève, mais c’est la Ca­li­for­nie qui l’a mis en or­bite et en tire les bé­né­fices. Les tech­no­lo­gies propres (so­laire, éo­lien, géo­ther­mie, bio­masse, etc.) ont été dé­ve­lop­pées en Eu­rope, en par­ti­cu­lier en Al­le­magne et au Da­ne­mark, mais c’est en Chine et par­tiel­le­ment aux États-unis que ces in­ven­tions sont in­dus­tria­li­sées avec l’ap­pui mas­sif des gou­ver­ne­ments.

Alors que faire? Créer des cham­pions na­tio­naux? Pro­té­ger les mar­chés eu­ro­péens de la concur­rence? Au­cune de ces so­lu­tions n’est pra­ti­cable. L’eu­rope n’a pas la puis­sance po­li­tique pour s’op­po­ser de front à la Chine et aux Étatsu­nis. La chan­ce­lière al­le­mande An­ge­la Mer­kel a rai­son de le dire: si l’union eu­ro­péenne veut s’af­fir­mer, elle doit non seule­ment être pros­père, mais aus­si maî­tri­ser l’in­dus­tria­li­sa­tion à grande échelle. Or son mar­ché in­té­rieur (le mar­ché unique), s’il fonc­tionne bien pour les biens et les mar­chan­dises, de­meure in­ache­vé dans le do­maine des ser­vices, le sec­teur le plus dy­na­mique.

Contrai­re­ment à une lé­gende, le monde ne se dés­in­dus­tria­lise pas. Sim­ple­ment, la fron­tière entre l’in­dus­trie et les ser­vices (in­for­ma­tique, in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, etc.) a dis­pa­ru. Les deux mondes sont im­bri­qués et in­ter­dé­pen­dants. C’est la fa­meuse 4e ré­vo­lu­tion in­dus­trielle dont parle le fon­da­teur du WEF, le pro­fes­seur Klaus Sch­wab. Faute d’un mar­ché in­té­rieur ou­vert aux ser­vices, l’eu­rope reste frag­men­tée, tel un es­pace in­ache­vé. Les bar­rières ad­mi­nis­tra­tives et les in­nom­brables normes éta­tiques rendent dif­fi­cile la com­mer­cia­li­sa­tion des in­no­va­tions qui sortent des la­bo­ra­toires eu­ro­péens. Beau­coup d’in­dus­triels des ser­vices pré­fèrent ten­ter leur chance aux États-unis ou en Chine plu­tôt qu’en Eu­rope. En clair, l’eu­rope ne manque pas de sa­voir, ni de com­pé­tences. Elle souffre de sa di­vi­sion et de l’ab­sence de me­sures de sou­tien ef­fi­caces. Les hautes tech­no­lo­gies amé­ri­caines ne se­raient pas ce qu’elles sont sans l’ap­pui dé­ci­sif du Dé­par­te­ment de la dé­fense. Ja­mais Tes­la n’au­rait pu exis­ter sans le sub­ven­tion­ne­ment mas­sif de l’état amé­ri­cain qui a qua­si of­fert son usine de bat­te­ries à Elon Musk! Le pro­jet d’une al­liance dans les bat­te­ries, sou­te­nu par la France et l’al­le­magne, va dans la bonne di­rec­tion. Reste à es­pé­rer que les deux pays par­vien­dront à sur­mon­ter leur vieux ré­flexe qui consiste à vou­loir imposer aux par­te­naires pri­vés le choix du lieu de dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel, tout en dé­bat­tant sans fin des condi­tions et en ou­bliant que la vi­tesse d’exé­cu­tion dans les nou­velles tech­no­lo­gies est tout aus­si im­por­tante que l’idée. Pour réus­sir, l’eu­rope (Suisse in­cluse) doit com­prendre que l’in­dus­trie du sa­voir exige un es­pace nor­ma­tif com­mun et pro­pice à la concur­rence, l’ai­guillon de l’in­no­va­tion.

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