Face à la Rus­sie, l’ukraine dé­roule le ta­pis rouge à Da­vos

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - MARC ALLGÖWER, DA­VOS

L’hô­tel Sch­wei­ze­rhof est l’un des éta­blis­se­ments les plus élé­gants de Da­vos. Du­rant le Fo­rum éco­no­mique mon­dial (WEF), il hé­berge le Conseil fé­dé­ral. Sa quié­tude pa­raît très éloi­gnée de la guerre dans l’est de l’ukraine et de ses 10 000 morts. Pour­tant, jeu­di ma­tin, un nou­veau chapitre de ce conflit s’y ouvre.

Des ser­veurs à la mise im­pec­cable se glissent avec ai­sance par­mi les poids lourds de la vie po­li­tique en Ukraine. Plan­tés comme des chênes au mi­lieu de la foule, les frères Klit­sch­ko – Wla­di­mir et Vi­ta­li, le maire de Kiev – dé­passent d’une bonne tête. Les deux boxeurs font par­tie des in­vi­tés du «pe­tit-dé­jeu­ner ukrai­nien». Cette ré­cep­tion, en marge de la ma­ni­fes­ta­tion of­fi­cielle, compte par­mi les ren­dez­vous per­met­tant de me­su­rer quel pays a be­soin du WEF pour avan­cer ses in­té­rêts. Et cette an­née, l’ukraine a dé­ci­dé de dé­clen­cher une of­fen­sive de charme.

John Ker­ry en «guest star»

Sou­dain, une sil­houette aux che­veux gris et à la cra­vate bleu pas­tel at­tire les ca­mé­ras. L’ancien se­cré­taire d’état amé­ri­cain John Ker­ry est ac­cueilli par Fa­reed Za­ka­ria, pré­sen­ta­teur de CNN et maître de cé­ré­mo­nie. Leur pré­sence té­moigne de la force des ré­seaux der­rière cet évé­ne­ment.

Mais c’est une autre femme qui concentre l’at­ten­tion. As­sise à cô­té de John Ker­ry, Iou­lia Ti­mo­chen­ko a aban­don­né son em­blé­ma­tique tresse au pro­fit d’une longue queue-de-che­val. Deux jours plus tôt, l’an­cienne pre­mière mi­nistre a re­çu l’in­ves­ti­ture de son par­ti à l’élec­tion pré­si­den­tielle du 31 mars. Son prin­ci­pal concur­rent, le pré­sident sor­tant, Pe­tro Po­ro­chen­ko, fe­ra son en­trée dans quelques ins­tants. Le but du pe­tit-dé­jeu­ner ap­pa­raît: mon­trer à Da­vos et au monde que l’ukraine est une dé­mo­cra­tie plu­ra­liste où les élec­tions sont libres.

Iou­lia Ti­mo­chen­ko sai­sit l’oc­ca­sion de s’en prendre à son ad­ver­saire. «Nous ne vou­lons pas d’un tsar. C’est ce que nous avons fait de­puis l’in­dé­pen­dance, nous avons joué à la lo­te­rie et, à chaque fois, nous avons per­du», lance-t-elle. «Tsar», un qua­li­fi­ca­tif d’or­di­naire ré­ser­vé à Vla­di­mir Pou­tine. Pi­qué au vif, Pe­tro Po­ro­chen­ko at­taque le pro­gramme éco­no­mique de sa ri­vale, qui pré­voit des dé­penses contraires à l’or­tho­doxie bud­gé­taire im­po­sée par le Fonds mo­né­taire international. «Si vous vou­lez une éco­no­mie à la vé­né­zué­lienne, vous l’au­rez», pré­vient-il. de l’in­gé­rence russe. Tout ce­la a com­men­cé là-bas. Et il y a un risque clair que la Rus­sie in­ter­fère à nou­veau dans la pro­chaine élec­tion pré­si­den­tielle.»

Toute la se­maine, Kiev a me­né une opé­ra­tion de charme au Fo­rum éco­no­mique mon­dial. Mos­cou, fâ­ché par les sanc­tions oc­ci­den­tales, y a fait pro­fil bas.

La co­lère de Pou­tine

Mos­cou re­jette cette ac­cu­sa­tion. Mais il faut lon­gue­ment ar­pen­ter le Centre de Con­grès pour ob­te­nir un dé­men­ti de ses re­pré­sen­tants. Wa­shing­ton a fait pres­sion sur le WEF pour qu’il ne convie pas cer­tains oli­garques russes sous le coup de sanc­tions. Les car­tons d’in­vi­ta­tion ont tout de même été en­voyés, mais Vla­di­mir Pou­tine a si­gni­fié sa co­lère en ré­dui­sant sa dé­lé­ga­tion au mi­ni­mum.

Dans le grand hall, les yeux ri­vés sur son téléphone, Maxim Ore­sh­kin est l’émis­saire du Krem­lin. Mi­nistre du Dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique à 36 ans, le re­gard bleu acier, il laisse ap­pa­raître une lé­gère gri­mace lors­qu’il doit ex­pli­quer pour­quoi ses col­lègues ne sont pas ve­nus. «Vous savez qu’il y a eu cer­taines ten­sions avec les or­ga­ni­sa­teurs», ex­plique-t-il avant d’as­su­rer que «les autres mi­nistres ont tous des dos­siers ur­gents à ré­gler». En d’autres termes, Mos­cou ne consi­dère plus le WEF comme une prio­ri­té.

L’éco­no­miste de for­ma­tion pa­raît fa­ti­gué à l’évo­ca­tion des ac­cu­sa­tions d’in­gé­rence russe. «Le vrai pro­blème de l’oc­ci­dent, c’est l’ap­pau­vris­se­ment des classes moyennes. Re­gar­dez ce qui se passe en France avec les «gi­lets jaunes». Mais au lieu de ré­soudre ce pro­blème, les po­li­ti­ciens amé­ri­cains et eu­ro­péens cherchent un pays qu’ils peuvent dia­bo­li­ser», re­grette-t-il.

Au bar qu’il vient de quit­ter ap­pa­raît un homme tra­pu à la coupe en brosse: Pav­lo Klim­kine, le mi­nistre ukrai­nien des Af­faires étran­gères. Oui, c’est une bonne édi­tion du WEF pour son pays, sou­rit-il. «Et vous savez, glis­set-il avec un re­gard ma­li­cieux, on me dit que per­sonne ne veut par­ler avec les hommes d’af­faires russes cette an­née.»

Le pré­sident Po­ro­chen­ko a fait le voyage alors que Mos­cou n’a envoyé qu’une pe­tite dé­lé­ga­tion.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.