Éloge de l’in­con­sé­quence de la jeu­nesse

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Lio­nel Baier

Tous ces élèves dans les rues de Lau­sanne, ma­ni­fes­tant contre l’in­ac­tion po­li­tique en ma­tière de cli­mat, ne marchent pas droit. Bas­kets amé­ri­caines fa­bri­quées au Ban­gla­desh par des en­fants, té­lé­phones chi­nois aux com­po­sants dif­fi­ci­le­ment re­cy­clables dans la poche de leurs jeans, sans par­ler du­dit jean, dont l’ache­mi­ne­ment entre Ma­da­gas­car et Lau­sanne, en pas­sant par Stock­holm pro­duit plus de CO2 qu’hen­ry Kis­sin­ger dans ses plus belles an­nées, tout ce­la n’est pas très «pla­net friend­ly». Pour­tant, ces éco­liers mar­cheurs veulent que les élus de leurs pa­rents res­pectent les en­ga­ge­ments cli­ma­tiques pris lors des COP suc­ces­sives, et ne les aban­donnent pas tout ma­zou­tés, suf­fo­cant sur la plage de leurs illu­sions per­dues. La ré­ponse de cer­tains ne tarde pas: que ces jeunes blancs-becs fassent la grève d’ea­sy­jet pen­dant deux ans avant de re­des­cendre dans la rue pour exi­ger quoique ce soit. «Passe ton bac d’abord», di­sait-on dans les co­mé­dies po­pu­laires fran­çaises des an­nées sep­tante pour bot­ter en touche toute contes­ta­tion de l’ordre bour­geois.

Ce n’est quand même pas une génération de pe­tits you­tu­beurs, le cer­veau ra­ta­ti­né par la bê­tise en­dé­mique des ré­seaux so­ciaux, ac­cul­tu­rés par l’at­lan­ti­sa­tion des ré­fé­rents idéo­lo­giques, l’ego hy­per­tro­phié par le dé­pôt quo­ti­dien de photos sur Ins­ta­gram qui va faire la loi. Que cha­cun garde sa place, et les vaches se­ront bien rô­ties sous le so­leil de plomb de l’été 2050. Si la génération mil­len­niale conti­nue de pas­ser des week-ends à Bar­ce­lone, Londres ou Prague plu­tôt qu’à l’al­bisgüet­li, c’est bien la preuve qu’elle n’a, en dé­fi­ni­tive, que faire du ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique. Alors les dé­fi­lés du ven­dre­di, ce ne sont qu’une ri­bam­belle de pe­tits bran­leurs qui mé­ri­te­raient une bonne mob pour se voir re­dres­ser la co­lonne ver­té­brale.

Le pro­cé­dé est connu, usé jus­qu’à la corde. Lorsque les ar­gu­ments manquent dans un camp, il ne reste qu’à pour­rir la pro­bi­té de ceux d’en face. Ain­si, ce pro­cès en in­con­sé­quence fait aux élèves suisses qui bat­taient le pa­vé ce ven­dre­di 18 jan­vier der­nier, ne peut être que l’aveu le plus criant d’une in­ca­pa­ci­té po­li­tique à ré­pondre à cet en­jeu de so­cié­té ma­jeur qu’est la fin d’un monde. Et si, à 18 ans, on n’est pas en­tier, chaud bouillant, ex­ces­sif, il y a de forte chance qu’il ne reste même pas le quart d’un hu­main tiède à 50.

L’in­di­gna­tion ne suit mal­heu­reu­se­ment pas tou­jours la courbe de la tem­pé­ra­ture du globe, elle a même ten­dance à dé­ban­der sé­rieu­se­ment avec les an­nées. C’est cette im­puis­sance, cette panne, que met en lu­mière Gre­ta Thun­berg et ses contem­po­rains. Cette jeune ac­ti­viste sué­doise pré­sente à Da­vos la se­maine der­nière nous rap­pelle que le temps n’est plus aux dis­cours po­li­cés, aux dis­ser­ta­tions sa­vantes, ar­ti­cu­lés au­tour d’une thèse, d’une an­ti­thèse et d’une syn­thèse (vous avez deux heures) mais bien à l’ac­tion. Même si celle-ci doit être pé­trie de contra­dic­tions. L’en­ga­ge­ment pour le cli­mat ne peut être qu’er­ra­tique, une or­tho­doxie entre la pa­role et les actes ris­quant de l’an­nu­ler.

Ce dont té­moignent ces jeunes, c’est qu’ils ne peuvent pas se per­mettre d’at­tendre une désac­cou­tu­mance to­tale à la so­cié­té de consom­ma­tion avant de pas­ser à l’ac­tion. Nous au­rions beau jeu de leur en vou­loir, nous qui leur avons en­sei­gné que tou­jours plus, c’était mieux que bien. Contrai­re­ment à leurs pa­rents, la dé­crois­sance ne leur fait pas peur. Ils sont prêts à in­ven­ter une so­cié­té qui ne place pas le pro­fit en ver­tu car­di­nale. Ce­la pren­dra du temps. Ils en ont plus que nous. Belle le­çon pour le monde po­li­tique qui va de­voir ap­prendre à ser­vir cette ca­té­go­rie de la po­pu­la­tion qui ne leur rap­porte pas une voix, puisque sans droit de vote. L’éco­lo­gie po­li­tique de­vrait pré­cé­der toute po­li­tique éco­lo­giste. Ré­jouis­sons­nous de cette in­con­sé­quence ju­vé­nile qui fer­raille contre un cy­nisme sé­nile. Ac­cueillons-la comme une chance. La der­nière peut-être.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.