«Mar­ley»

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Béa­trice Guel­pa Jour­na­liste

Le jeune homme pose dé­li­ca­te­ment un sac noir «We love Food» sur un siège de la salle d’at­tente. Re­gards cir­cu­laires in­ter­ro­ga­tifs, avant qu’il ne tue le sus­pense: «C’est une tor­tue. Une tor­tue aqua­tique.» Et plus pré­ci­sé­ment, une grap­te­mys du Mis­sis­sip­pi. Il n’en au­rait pas vou­lu une autre. C’était cette race-là, ou pas du tout. Au­ré­lien, veste noire et pan­ta­lon beige, n’en dé­mord pas. Tout ce­la, à cause d’un sou­ve­nir d’en­fance. La tor­tue du des­sin ani­mé «Tom Sawyer». «Je les trouve ma­gni­fiques, avec ces stries jaunes sur la tête…» Il a ache­té la sienne dans une ani­ma­le­rie, c’était le 14 avril 2018. Trois jours avant son an­ni­ver­saire. «J’en avais par­lé à ma femme. Elle n’était pas très par­tante, mais lorsque j’ai vu la tor­tue, je n’ai pas hé­si­té. Je suis ren­tré en di­sant: «C’est mon ca­deau d’an­ni­ver­saire!» Quelque temps au­pa­ra­vant, il était tom­bé sur un aqua­rium à vendre sur in­ter­net. Une bonne oc­ca­sion. «Des fois, on ne sait pas pour­quoi, tout s’aligne…» Il a bap­ti­sé la tor­tue Mar­ley. Comme Bob. De­van­çant la ques­tion, il dit: «Mar­ley, c’est un nom de femme en Ja­maïque.» Il a fait des re­cherches. Mais là, il est sou­cieux. La tor­tue ne mange plus. Ni cre­vettes vi­vantes, ni mor­ceaux de pou­let, ni pois­son. Il ne sait pas quoi faire. «J’ai be­soin de conseils…»

En at­ten­dant, la conver­sa­tion dé­rive sur ses ta­touages. Il y a de quoi te­nir un mo­ment. Les des­sins sont mieux qu’un CV. Il est cui­si­nier, mais n’a pas tou­jours été au four­neau. Il a aus­si été mi­li­taire. Au Tchad, Li­ban, Bos­nie. Le trèfle à quatre feuilles sur sa main? «Qui n’en cherche pas?» ré­torque-t-il en guise d’ex­pli­ca­tion. «Un jour, je suis tom­bé sur une ving­taine de plants au pied d’un arbre.» Il se dé­fend d’être su­per­sti­tieux. Juste cu­rieux. Le chiffre 17 sur l’avant-bras? C’est parce qu’il est né ce jour-là. Et les deux étoiles ni­chées der­rière son oreille: une par­tie de la constel­la­tion du Bé­lier. Au­ré­lien est pas­sion­né par tout ce qui touche à l’uni­vers. Il sou­rit, se penche au­des­sus du sac noir pour vé­ri­fier l’état de sa tor­tue. L’oc­ca­sion de dé­cou­vrir un oeil d’ho­rus gra­vé sur sa nuque. «Ça, ça sym­bo­lise la soif de connais­sance.» Puis après une courte pause: «Je l’ai fait pour nar­guer ma mère. Elle était dans la franc-ma­çon­ne­rie!» Puis on re­parle des tor­tues. Il est écoeu­ré par ceux qui les jettent comme des dé­chets après usage. «Vous n’avez pas re­mar­qué? Il y en a plein dans le lac! Les gens trouvent ça mi­gnon quand c’est pe­tit, et puis ils s’en dé­bar­rassent une fois qu’elles gran­dissent.» Il va sou­vent se ba­la­der vers le bar­rage de Ver­bois. Et se­lon lui, dans les étangs, ces ani­maux pul­lulent. Il est in­di­gné. Mais vé­ri­fi­ca­tions faites, il s’agit peut-être d’un mal­en­ten­du. Ces rep­tiles se­raient plu­tôt des cis­tudes, l’unique es­pèce in­di­gène de Suisse. Des tor­tues à la ca­ra­pace et peau noires ta­che­tées de jaune, ré­in­tro­duites à Genève de­puis quelques dé­cen­nies par dif­fé­rents pro­grammes na­tio­naux… Le comble pour ce chef cuis­tot, c’est que si l’es­pèce est ju­gée en dan­ger d’ex­tinc­tion, c’est no­tam­ment parce qu’il n’y a pas si long­temps, on les man­geait! Con­si­dé­rées comme viande maigre par le cler­gé, les cis­tudes étaient une nour­ri­ture pri­sée pen­dant le jeûne. Mais tout ce­la, Au­ré­lien ne le sait pas en­core. Au mo­ment de cette ren­contre, on ne le sa­vait pas non plus. Ce jour-là, il ra­con­tait juste sa pas­sion et son in­quié­tude. «On com­mu­nique avec Mar­ley! Je sais quand elle a faim, lors­qu’elle veut que je change l’eau de l’aqua­rium, mais là, je ne sais pas.» Im­pos­sible de trans­crire ici le son qu’il émet pour imi­ter le bruit de la tor­tue. Alors on en res­te­ra à ses questionnements: le ven­deur de l’ani­ma­le­rie lui a dit qu’il n’était pas né­ces­saire de la faire hi­ber­ner. Faut-il le croire? «Je pré­fère de­man­der.»

Une de­mi-heure plus tard, on le re­trouve à la ré­cep­tion. Il n’est pas très ras­su­ré. «Je sais pas comment vous dire… Elle est un peu mou­rante… On lui a fait un trai­te­ment. On ver­ra. Il faut y croire.»

«On com­mu­nique avec Mar­ley! Je sais quand elle a faim, lors­qu’elle veut que je change l’eau de l’aqua­rium, mais là, je ne sais pas»

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