Ben John­son Af­faire dé­clas­sée

Trente ans après les JO de Séoul, des do­cu­ments gar­dés se­crets ont été dé­clas­si­fiés. On y dé­couvre de nom­breux élé­ments trou­blants.

Le Matin Dimanche - - ATHLÉTISME - PA­TRICK OBERLI pa­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Pour tout le monde, l’af­faire était clas­sée de­puis long­temps. Pas pour lui. Dans sa tête, Ben John­son reste le cham­pion olym­pique de Séoul, en 1988. Trente ans que ça ma­rine. «Seuls mes proches savent com­bien c’est dif­fi­cile», lance l’ancien sprin­ter ca­na­dien entre deux évo­ca­tions du Sei­gneur. Dieu et ses amis, seuls sou­tiens du­rant trois dé­cen­nies pas­sées à er­rer sur terre, sur les écrans et dans les mé­dias avec le dos­sard du «par­fait do­pé». Au­jourd’hui, la dé­clas­si­fi­ca­tion de do­cu­ments confi­den­tiels, en­fouis dans les ar­chives du CIO et des au­to­ri­tés ca­na­diennes, lui re­donne de l’es­poir. Ben John­son sait un peu mieux ce qui s’est pas­sé à la fin du mois de sep­tembre 1988. De quoi re­mettre en ques­tion ce qui reste comme le plus grand scan­dale de l’histoire du do­page? À 57 ans, le dé­sor­mais grand-père veut y croire.

Flash-back mode «Cold Case». Le 27 sep­tembre 1998, le Co­mi­té international olym­pique an­nonce la dis­qua­li­fi­ca­tion et l’ex­clu­sion du vain­queur du 100 mètres, tes­té po­si­tif aux sté­roïdes ana­bo­li­sants. Aux ou­bliettes éga­le­ment son fa­bu­leux re­cord du monde de 9’’79 réa­li­sé pour battre la lé­gende du mo­ment, le «Roi» Carl Le­wis. La dé­fla­gra­tion est to­ni­truante. Et Carl Le­wis, l’amé­ri­cain, de­vient cham­pion olym­pique sur le ta­pis vert.

Sen­tence ex­presse

Entre la course et la sen­tence de la com­mis­sion mé­di­cale du CIO, pré­si­dée par le prince Alexandre de Mé­rode, il s’écoule à peine trois jours, qui trans­forment dé­fi­ni­ti­ve­ment le hé­ros en pa­ria. À l’époque, un ath­lète contrô­lé po­si­tif n’avait pas la pos­si­bi­li­té de re­cou­rir. Si l’opinion pu­blique dé­cou­vrait le do­page, la lutte contre le fléau en était elle aus­si à ses bal­bu­tie­ments.

«À Séoul, quand on m’a dit que la sub­stance trou­vée était le sta­no­zo­lol, je suis tom­bé des nues! Parce que ja­mais nous n’avions uti­li­sé cette sub­stance. D’où la ques­tion: comment est-elle ar­ri­vée dans mon corps?» Avec son coach Char­lie Fran­cis, au­jourd’hui dé­cé­dé, le sprin­ter ne trouve qu’une ex­pli­ca­tion: une tierce per­sonne lui a ad­mi­nis­tré les sté­roïdes. Quand? Où? Mys­tère. C’est néan­moins la thèse que va sou­te­nir Dick Pound, avo­cat, alors vice-pré­sident ca­na­dien du CIO et, plus tard, pre­mier pré­sident de l’agence mon­diale an­ti­do­page (AMA), qui as­su­rait sa dé­fense de­vant la com­mis­sion mé­di­cale.

Du­rant des mois, l’ac­cu­sé nie avoir eu re­cours à des pro­duits do­pants. Ce n’est qu’en 1989, de­vant la com­mis­sion d’en­quête pré­si­dée par le juge Charles Du­bin, ins­ti­tuée par le gou­ver­ne­ment pour scru­ter les en­trailles du do­page au Ca­na­da, que Ben John­son avoue l’uti­li­sa­tion ré­gu­lière de sté­roïdes. Tout en main­te­nant qu’à Séoul, il était propre. Entre-temps, le sprin­ter a été sus­pen­du pour deux ans. Il re­vient sur les tar­tans en 1991, avant d’être à nou­veau contrô­lé po­si­tif en 1993. Sus­pen­sion à vie. La messe est dite.

L’af­faire re­bon­dit tou­te­fois en 2012 quand Joe Dou­glas, coach de Carl Le­wis, ad­met dans le do­cu­men­taire «9.79» avoir four­ni un «pass» à Andre Jack­son, un ami in­time du cham­pion amé­ri­cain, lui per­met­tant l’ac­cès à la salle des contrôles. C’est aus­si cette in­for­ma­tion qui amène Ma­ry Orm­sby, jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion au «To­ron­to Star», à se pen­cher sur cette af­faire.

En 2016, elle pu­blie un pre­mier ar­ticle ex­pli­quant comment Andre Jack­son a trom­pé la sé­cu­ri­té pour es­pion­ner Ben John­son, avant qu’il ne donne son urine. Le deuxième vo­let de son en­quête est pa­ru en sep­tembre 2018, avec la di­vul­ga­tion du dos­sier mé­di­cal de Ben John­son conte­nu dans les 600 pages du rap­port Du­bin. C’est aus­si la pre­mière fois que Ben John­son voit le rap­port «co­réen» qui l’a fait chu­ter. En 1988, lui et plu­sieurs membres de la dé­lé­ga­tion ca­na­dienne avaient bien de­man­dé à le consul­ter. Mais per­sonne ne l’avait ja­mais re­çu.

Ra­tures et ins­crip­tions ma­nus­crites

À sa lec­ture, Ben John­son se dé­clare cho­qué. Se­lon lui, il s’agit de la preuve qu’il était l’homme à abattre. Pour étayer ses propos, il sou­ligne les mul­tiples ra­tures que contient le document de 31 pages. Ici, son nu­mé­ro de code ano­nyme – 24-66 – est ra­jou­té à la main. Là, le code im­pri­mé est tra­cé et le sien ra­jou­té en des­sus. Sur un autre en­core, le nom du sté­roïde iden­ti­fié et im­pri­mé est l’oxan­dro­lone – que Ben John­son nie aus­si avoir uti­li­sée –, men­tion éga­le­ment bif­fée au sty­lo et rem­pla­cée par un «sta­no­zo­lol» écrit à la main au bout d’une flèche.

«Si à l’époque, nous avions vu ce­la, nous au­rions pro­tes­té», re­grette le Ca­na­dien. Les al­té­ra­tions du document au­raient-elles pu chan­ger le cours de l’histoire? «Pos­sible», a re­con­nu Ri­chard Pound dans le «To­ron­to Star», tout en pré­ci­sant qu’il au­rait été «em­bar­ras­sé» par le fait qu’une per­sonne cou­pable passe entre les gouttes en rai­son d’ar­gu­ments ju­ri­diques.

La com­mis­sion mé­di­cale de l’époque avait-elle connais­sance de ces élé­ments? Pour ob­te­nir un dé­but de ré­ponse, il a fal­lu at­tendre jan­vier 2019 et la dé­clas­si­fi­ca­tion des mi­nutes de ses réunions quo­ti­diennes entre le 14 sep­tembre et le 1er oc­tobre 1988.

«Quand on m’a dit que la sub­stance trou­vée était le sta­no­zo­lol, je suis tom­bé des nues! Parce que ja­mais nous n’avions uti­li­sé cette sub­stance» Ben John­son

131 pages que «Le Ma­tin Di­manche» s’est pro­cu­rées. Et un constat: si d’autres spor­tifs contrô­lés po­si­tifs ont bé­né­fi­cié de cir­cons­tances at­té­nuantes, no­tam­ment en amont des JO, le bé­né­fice du doute n’a ja­mais été en­vi­sa­gé pour Ben John­son. Le 26 sep­tembre, après 22 heures, la thèse de la rup­ture de sé­cu­ri­té avec un tiers dans la chambre de contrôle, thèse sou­te­nue par Ri­chard Pound – qui n’a en re­vanche pas re­mis en ques­tion les ré­sul­tats scien­ti­fiques – a été ba­layée. Quant aux mo­di­fi­ca­tions ma­nus­crites du rap­port, au­cun des par­ti­ci­pants n’y a fait al­lu­sion. Au terme de deux heures de réunion (au­di­tions, puis dé­li­bé­ra­tions), les membres ont vo­té l’ex­clu­sion à l’una­ni­mi­té. La dé­ci­sion a été trans­mise le 27 sep­tembre à 12 h 45 au co­mi­té exé­cu­tif du CIO.

Six do­pés sur huit fi­na­listes

Trente ans après l’en­fer, Ben John­son s’ac­croche plus que ja­mais à l’idée qu’il a été vic­time d’une in­jus­tice, d’un com­plot. Sur son site in­ter­net, ben979.com, il vient de lan­cer une pé­ti­tion qui in­vite le pu­blic à le sou­te­nir. À 57 ans, il de­mande un der­nier sprint pour mon­trer au monde qu’il n’est pas aus­si «mau­vais» que ça. Ou au moins, qu’il n’est pas le seul «bad guy». Mais ça, le pu­blic le sait dé­jà. Car sur les huit ath­lètes au dé­part du 100 mètres de Séoul, six ont connu des pro­blèmes de do­page, va­lant à la course le sta­tut peu re­lui­sant «de plus sale de l’histoire».

Pa­trick Gaillar­din/presse Sports

Ben John­son a re­com­men­cé sa vie en Ja­maïque, où il avait pas­sé son en­fance et où il se voit de­ve­nir fer­mier.

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