À 40 ans d’écart

Au cré­pus­cule de sa vie, Jean-louis Ser­van-schrei­ber se confronte à ce­lui qu’il était dans la force de l’âge.

Le Matin Dimanche - - BIEN VIVRE - GE­NE­VIÈVE COMBY ge­ne­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

C’était en 1978. Jean-louis Ser­van-schrei­ber était alors âgé de 40 ans et pu­bliait «A mi­vie», une ré­flexion sur ce mo­ment de la vie que l’on dit char­nière. De­puis, les an­nées ont pas­sé, mul­ti­pliées par deux. L’homme de presse et es­sayiste fran­çais re­fait le point. Dans «80 ans, un cer­tain âge», il confronte, en mi­roir, les cha­pitres ré­di­gés à l’époque, à l’heure du pre­mier bi­lan, avec les pen­sées qui le tra­versent à celle du der­nier.

Le temps qui passe

À 40 ans, le temps lui fi­lait «entre les doigts». À cet âge, Jean-louis Ser­van­schrei­ber a pris conscience que sa vie, un peu «trop rem­plie», ne lui per­met pas de consa­crer suf­fi­sam­ment de temps à sa fa­mille. «Ce qui a le plus chan­gé au cours de ma pre­mière mi-temps, c’est, jus­te­ment, mon at­ti­tude à l’égard du temps.

«Ça m’amuse de consta­ter que, quand on est plus jeune, on se prend un tout pe­tit peu plus au sé­rieux. Le seul moyen de se ré­con­ci­lier avec la fuite du temps, c’est l’hu­mour» Jean-louis Ser­van-schrei­ber, es­sayiste

«J’ai l’im­pres­sion, comme le la­bou­reur, d’avoir se­mé de la vie et d’en ré­col­ter les bé­né­fices à chaque fois que je vois mes pe­tits-en­fants. En fai­sant des en­fants, je me suis pré­pa­ré une vieillesse vi­vante»

De la dé­pense in­sou­ciante, je suis pas­sé à la ges­tion ja­louse», écri­vait-il. «Qua­rante ans, c’est un âge où l’on construit, sur le plan pro­fes­sion­nel, familial, ajoute-t-il lors­qu’on l’in­ter­roge. Tout ce­la fonc­tionne avec un même car­bu­rant: le temps. On est donc dans la ra­re­té. C’est aus­si l’âge où j’ai com­men­cé à écrire une sé­rie de livres, en par­ti­cu­lier sur le temps, une ques­tion phi­lo­so­phique puisque la vie n’est com­po­sée que de temps, dans des pro­por­tions li­mi­tées.»

À 80 ans, il cite Des­proges: «Je vais bientôt mou­rir, je fais quoi en at­ten­dant»… «Moins il vous reste de temps, plus cette ques­tion de­vient ai­guë, confie-t-il. À un mo­ment don­né, il faut prendre conscience que cette fois-ci, ce n’est pas pour rire, qu’il ne reste qu’une poi­gnée d’an­nées de­vant soi. Comment fait-on alors pour vé­ri­ta­ble­ment pro­fi­ter de chaque heure de la vie? Ce n’est pas juste une bonne ré­so­lu­tion, c’est un res­sen­ti in­té­rieur qui s’éta­blit tran­quille­ment. Comme quand il vous reste très peu d’ar­gent pour fi­nir le mois, vous de­ve­nez très exi­geant sur ce à quoi vous le consa­crez.

Je constate que cer­taines personnes, après 80 ans, n’ont qu’une ob­ses­sion: sur­tout ne ja­mais ar­rê­ter, c’est-à-dire conti­nuer à faire la même chose. J’ai tou­jours trou­vé ce­la un peu pa­thé­tique. Pour moi, c’est l’oc­ca­sion d’ap­pro­fon­dir d’autres di­men­sions de la vie que l’on a trop né­gli­gées du­rant les an­nées pré­cé­dentes.» De culti­ver aus­si une dose de dé­ri­sion face au (peu) de temps qui lui reste. Un por­trait de lui, en une du ma­ga­zine «Mé­dias», pa­ru en 1983 à l’oc­ca­sion du suc­cès de son livre «L’art du temps», sous le titre «L’heure du maître», est dé­sor­mais af­fi­ché dans ses… toi­lettes. «Ça m’amuse de consta­ter que, quand on est plus jeune, on se prend plus sou­vent au sé­rieux. Le seul moyen de se ré­con­ci­lier avec la fuite du temps, c’est l’hu­mour. Le­quel est, se­lon l’ex­pres­sion consa­crée, la po­li­tesse du déses­poir. Il y a, c’est vrai, un cer­tain déses­poir dans le fait de voir la vie se ter­mi­ner. Il faut donc re­prendre de la dis­tance par le sou­rire. Ça vaut la peine d’es­sayer, non?»

Le couple

À 40 ans, Jean-louis Ser­van-schrei­ber par­ta­geait sa vie avec la même femme de­puis vingt ans. Il fait alors le constat qu’ils ne forment pas un couple «mo­derne». «Nous ne croyions pas que l’on puisse être tout à la fois unis et libres, ni que l’on doive tout se dire sans le moindre dé­tour», écri­vait-il. «Nous n’étions pas mo­dernes, pré­cise-il au­jourd’hui, dans le sens où nous at­ta­chions de l’im­por­tance au fait de construire et de vivre à deux. Même si cha­cun avait une ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle de son cô­té, nos vies n’étaient pas dis­so­ciées. Ce qui ne va pas de soi. Faire vivre un couple, ça de­mande beau­coup de pré­sence, de temps, d’at­ten­tion.

Tous les jours.»

À 80 ans, Jean-louis Ser­van­schrei­ber s’es­time chan­ceux de ses «deux re­la­tions de couple au long cours». Il vit de­puis plus de trente ans aux cô­tés de Per­la. Pour faire du­rer l’amour, il ne cache pas mi­ser no­tam­ment sur l’en­tre­tien phy­sique. «Ça re­lève de l’évi­dence, s’amuse-t-il lors­qu’on aborde le su­jet. Je vois beau­coup de gens qui, avec l’âge, s’alour­dissent, s’épais­sissent et j’ai l’im­pres­sion que leur vi­ta­li­té s’at­té­nue. L’amour, ça de­mande de la vi­ta­li­té. Il ar­rive, bien sûr, que le corps vous re­fuse ce ser­vice, mais c’est notre bou­lot de faire en sorte que ce­la ar­rive le moins sou­vent pos­sible.» À la vi­va­ci­té du corps, il ajoute celle, in­dis­pen­sable, de la pa­role. Le couple est, à ses yeux, un lieu où «l’art de la conver­sa­tion est aus­si im­por­tant et plus du­rable que le Ka­ma Sou­tra». Il en est «la trame fon­da­men­tale, ex­plique-t-il. Bien sûr, le rap­port phy­sique est ab­so­lu­ment es­sen­tiel. Mais quand je vois toutes ces plai­san­te­ries qui sortent sur l’amour qui dure trois ans, neuf ans, etc., j’ai en­vie de dire non, il dure heu­reu­se­ment beau­coup plus long­temps. Les gens sont per­sua­dés que ça s’ar­rête à un mo­ment, mais pas du tout! Le vrai risque, c’est de s’en­nuyer avec l’autre. Si on se met en couple, il faut vrai­ment se po­ser la ques­tion suivante: est-ce que j’au­rai quelque chose à dire à cette per­sonne tous les soirs. C’est une ques­tion re­dou­table parce que ça ne se pro­duit pas tout seul. Du­rant toute ma vie, j’ai pris des es­pèces de notes men­tales du­rant la journée en me di­sant «il faut que je lui en parle ce soir». Comme on va au mar­ché pour se nour­rir, il faut aus­si faire des pro­vi­sions de choses à se dire.»

Les en­fants

À 40 ans, Jean-louis Ser­van-schrei­ber éle­vait quatre en­fants, deux ados et deux pe­tits. Il s’in­ter­roge alors no­tam­ment sur ce choix ir­rai­son­né, cette «fo­lie» qui consiste à faire des en­fants dans le monde «ac­tuel», et sur la force de l’instinct qui pousse les êtres hu­mains à se re­pro­duire. «Nous obéis­sons à une force su­pé­rieure à notre vo­lon­té, com­plète-t-il. On peut vou­loir ne pas faire d’en­fant, et je le com­prends. En étant pu­re­ment ra­tion­nel, on peut lé­gi­ti­me­ment se de­man­der pour­quoi ex­po­ser un en­fant à toutes les ca­tas­trophes qu’on nous pro­met. Je me fai­sais dé­jà cette ré­flexion à 40 ans: faire des en­fants est un plai­sir égoïste. Sym­pa­thi­ta­tion. que, mais égoïste. Ce n’est pas très ra­tion­nel à l’échelle de la so­cié­té, mais c’est très sym­pa­thique à l’échelle d’une fa­mille.»

À 80 ans, le voi­là grand-père. Huit pe­tits-en­fants sont ve­nus com­plé­ter la tri­bu. «J’ai l’im­pres­sion, comme le la­bou­reur, d’avoir se­mé de la vie et d’en ré­col­ter les bé­né­fices à chaque fois que je les vois, se fé­li­cite-t-il. En fai­sant des en­fants, je me suis pré­pa­ré une vieillesse vi­vante. Les voir, eux aus­si, vieillir? Je trouve ce­la conforme à la vie. Et pen­dant ce temps-là, les pe­tits-en­fants gran­dissent. Les miens ont entre 20 et 30 ans. Leurs pa­rents, c’est-àdire mes en­fants, et moi, nous sommes pas­sés du même cô­té de la bar­rière. Mais c’est bien connu, l’avan­tage d’être grand­parent, c’est d’avoir l’af­fec­tion sans la res­pon­sa­bi­li­té. Ce qui n’est d’ailleurs pas tout à fait vrai, car on a tou­jours une res­pon­sa­bi­li­té, ne se­rait-ce que de don­ner confiance au jeune dont on est l’in­ter­lo­cu­teur un peu plus so­len­nel. Un grand-pa­rent est une es­pèce d’ins­tance mise sur un pe­tit pié­des­tal. Et aus­si parce qu’on les em­merde moins que leurs pa­rents…»

La forme phy­sique

À 40 ans, l’homme, me­na­cé par la brioche et la ra­ré­fac­tion ca­pil­laire, est ta­rau­dé par la crainte d’être «clas­sé par­mi les ra­mol­lis, les can­di­dats à la pré­re­traite», re­lève Jeanlouis Ser­van-schrei­ber, qui ad­met alors s’être ré­si­gné «au ra­tion­ne­ment inexo­rable des pe­tits plai­sirs de la vie quo­ti­dienne». Il n’a ja­mais vrai­ment fumé, son dés­in­té­rêt pour l’al­cool fa­ci­lite son vi­rage vers l’abs­ti­nence, mais son grand défi reste l’ali­men- Il a re­non­cé aux fé­cu­lents, au sucre, entre autres, tout en s’as­trei­gnant à des séances ré­gu­lières de gym­nas­tique. Une rou­tine qui fa­ci­lite la maî­trise de son ap­pa­rence. «J’avais des gènes fa­mi­liaux qui me pous­saient plu­tôt vers une cer­taine ron­deur ra­conte-t-il, j’ai dû lut­ter contre des ten­ta­tions en per­ma­nence.»

À 80 ans, le com­bat n’est plus aus­si dif­fi­cile: «Il ar­rive un mo­ment où on n’a plus en­vie de manger au-de­là de ce qui est né­ces­saire. La dé­cou­verte de la sa­tié­té a été un ca­deau de l’âge.» Mais ça ne lui suf­fit pas. «Pour mes 80 ans, je me suis fait un ca­deau, je me suis ins­tal­lé une salle de gym.» Il y passe 45 mi­nutes chaque ma­tin, moi­tié «car­dio», moi­tié mus­cu­la­tion. «Je ne suis pas un cultu­riste, sou­rit-il, je ne fais que m’en­tre­te­nir, car je consi­dère que le corps est une ma­chine pré­cieuse. Je n’en ai qu’un, il ne faut pas qu’il me fasse dé­faut. Si c’est le cas, ce ne se­ra pas à cause de moi. Pour le reste, il faut s’en re­mettre au des­tin.» Vieillir ne dis­pense pas de res­ter pré­sen­table, in­siste éga­le­ment ce­lui qui ad­met avoir re­cou­ru à la chi­rur­gie es­thé­tique vers l’âge de 60 ans. «À l’époque, on pen­sait en­core que ça ne se fai­sait pas pour un homme. Quand j’ai com­men­cé à voir des poches sous mes yeux et que mes joues se sont mises à mol­lir, j’ai fait un lif­ting.

C’était il y a vingt ans et ça tient tou­jours. C’était donc un bon in­ves­tis­se­ment.»

La mort

À 40 ans, la conscience d’être mor­tel est dé­jà là, pré­sente quelque part dans sa tête. «Le temps se res­treint, le sen­ti­ment d’être mor­tel ne fait que croître, c’est un pro­ces­sus qui nous ac­com­pagne tout au long de la vie, note au­jourd’hui Jean-louis Ser­van-schrei­ber. Comme la mort est un abou­tis­se­ment na­tu­rel et fa­tal, c’est un tra­vail de vi­vant que de l’in­té­grer le plus sim­ple­ment pos­sible. Mais une fois qu’on a dit ce­la, le tra­vail reste à faire. Et il n’est pas fa­cile.» «Au­jourd’hui, je se­rais fâ­ché de de­voir mou­rir, écri­vait-il à 40 ans. Mais ce que j’ai ob­ser­vé des vieillards me per­met d’ima­gi­ner qu’il puisse en être au­tre­ment plus tard.» À 80 ans, le vieil homme qu’il est de­ve­nu n’élude pas la ques­tion. «Tous les or­ga­nismes vi­vants, même les pro­to­zoaires, pos­sèdent un instinct de conser­va­tion, rap­pelle-t-il. Ça ne veut pas né­ces­sai­re­ment dire que la vie n’est ja­mais in­té­rieu­re­ment re­mise en cause, se­lon les cir­cons­tances. Je vois tel­le­ment de gens dont la fin de vie est atroce. Sont-ils en­core suf­fi­sam­ment cons­cients pour dé­ci­der d’ar­rê­ter? Sou­vent, il est trop tard, et c’est dom­mage. Il y a cer­tai­ne­ment un de­gré de dou­leur ou de déses­poir au-de­là du­quel il vaut mieux dé­ci­der de sor­tir à peu près conve­na­ble­ment. Je n’ai au­cune pul­sion de sui­cide, je n’en ai ja­mais eu, mais je com­prends in­tel­lec­tuel­le­ment qu’il s’agit d’une li­ber­té dont les in­di­vi­dus doivent pou­voir dis­po­ser. Les Suisses sont dans ce cas, pas les Fran­çais et c’est dom­mage.»

Laurent Maous/gam­ma­ra­pho/get­ty Images, Pa­trice Nor­mand/ Leex­tra

Jean-louis Ser­van-schrei­ber: une qua­ran­taine d’an­nées sé­parent ces deux por­traits.

Pa­trice Nor­mand//leex­tra

À LIRE«80 ans, un cer­tain âge», Jean-louis Ser­van-schrei­ber, Al­bin Mi­chel, 252 p.

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