Ar­lette Zo­la

L’ar­tiste fri­bour­geoise chante ses sou­ve­nirs au Mu­sée

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«Je me de­mande sans ar­rêt ce qui res­te­ra de moi, quelle trace je lais­se­rai» Ar­lette Zo­la, chan­teuse

Par­fois, on tombe mal. Et avec elle, mer­cre­di ma­tin, c’était même pire. La nuit pré­cé­dente, sa ma­man, Ida, s’en était al­lée, à presque 90 ans. Il n’y a pas d’âge pour se sen­tir or­phe­line, chan­tait Bras­sens. Alors, au té­lé­phone, avec cette gouaille de la «Basse», celle des quar­tiers mé­dié­vaux fri­bour­geois qui furent le ventre de la ville avant d’évo­luer en re­paire bo­bo, elle est en­core en train de re­prendre ses es­prits. Dans quelques jours, Ar­lette Zo­la don­ne­ra ré­ci­tal au Mu­sée d’art et d’his­toire, où se tient l’ex­po­si­tion «Au Ca­fé, une soif de so­cié­té». Car elle fut ce­la, Ar­lette, cette so­cié­té du pe­tit noir et du der­nier go­det avant la nuit, elle qui a pas­sé sa vie entre la chan­son et des bou­lots de som­me­lière. Alors, oui, elle ac­cepte d’en par­ler mal­gré la tris­tesse, et donne ren­dez-vous pour le len­de­main.

For­cé­ment, c’est dans un bis­trot, aux li­sières de la ville. Elle y est comme chez elle. Ar­lette Zo­la est d’ailleurs chez elle dans tous les ca­fés du lieu. Elle est née au prin­temps 1949, l’af­faire res­semble d’en­trée à la mé­lo­die d’une com­plainte: «Ma mère tra­vaillait au Ca­fé de la Grand-fon­taine, à Fri­bourg. Je n’ai ja­mais connu mon pa­pa. Il a mis les bouts juste après ma ve­nue au monde. Ma­man a ren­con­tré mon beau-père au bis­trot, et en­suite ils ont re­pris en­semble l’éta­blis­se­ment de la Grand-fon­taine.» Le ca­fé, dans cette pente forte et pa­vée qui re­lie le Bourg à la Basse-ville, est sis dans la rue dé­diée de­puis des lustres à la pros­ti­tu­tion. «Les filles, j’en ai de bons sou­ve­nirs. Des per­sonnes très hu­maines, qui m’ont ap­pris plein de choses sur la vie. Le ca­fé n’était pas lié à leur com­merce. Elles par­ta­geaient des stu­dios, à cô­té. Chez nous, elles bu­vaient un verre, at­ten­daient de se faire par­fois re­pé­rer par un client.»

À la mai­son, on écoute John­ny et les yé-yé, et la fillette ré­clame une gui­tare, ap­prend quelques ac­cords. Un jour elle par­ti­cipe au con­cours «Té­lé-cro­chet», de la Té­lé­vi­sion suisse ro­mande. Elle a une quin­zaine d’an­nées, chante un re­frain de Pe­tu­la Clark, «L’en­fant do», et gagne. Sur­tout, elle est re­mar­quée par Mar­co Vi­fian, alors di­rec­teur ar­tis­tique des Ai­glons. À l’époque, c’est un groupe ins­tru­men­tal rock im­por­tant, qui a eu les hon­neurs du fa­meux Golf-drouot de Pa­ris, lieu my­thique des dé­buts du rock fran­çais.

Vi­fian lui fait en­re­gis­trer une ma­quette avec les Ai­glons (où la basse est te­nue par Léon Fran­cio­li, qui de­vien­dra un des plus grands jazz­men du pays). «On a fait ça dans une cave, avec un vieux Re­vox à ban- des», rit-elle. Vi­fian part en­suite faire écou­ter ça à Pa­ris, au­près des disques AZ. Il est ac­com­pa­gné par le beau-père d’ar­lette, Re­né, bri­co­leur qui se prend pour le Colonel Par­ker et en­tend s’im­pro­vi­ser en «im­pré­sa­rio in­ter­na­tio­nal». Il fait si­gner à sa belle-fille un con­trat opaque et léo­nin. «Je ne lui en veux pas. J’étais très jeune. Je vou­lais m’amu­ser. Il di­sait s’oc­cu­per de tout et ma mère était amou­reuse de lui. Tout ce qu’on me de­man­dait, c’était chan­ter. Ça m’al­lait très bien.» La bande plaît aux Pa­ri­siens. «Ce­la s’ap­pe­lait «Elles sont co­quines», un re­frain va­rié­té yé-yé as­sez char­mant.» Le charme opère, et c’est un pre­mier suc­cès. Elle chante avec du coffre, une fraî­cheur sin­cère, sans l’ac­cent lo­cal qu’elle a en par­lant: elle est alors lu­mi­neuse. Sa car­rière s’em­balle juste après, avec le dé­li­cieux «Deux gar­çons pour une fille» (si­gné du pa­ro­lier Ralph Ber­net, qui avait par exemple adap­té «L’idole des jeunes» pour Hal­ly­day) et «Le ma­rin et la si­rène». On est en 1966, elle a 17 ans, grimpe au hit-pa­rade, se re­trouve dans «Sa­lut les co­pains!» croise la fine fleur chan­tante du mi­tan des an­nées 1960, mul­ti­plie les té­lés, concerts, par­fois en pre­mière par­tie de Pol­na­reff ou Du­tronc, et même une tour­née avec Mi­reille Ma­thieu. John­ny Stark, ma­na­ger de l’avi­gnon­naise, lui pro­pose alors de de­ve­nir le sien, ce qu’elle re­fuse. «Je voyais bien comme il en­voyait Mi­reille se cou­cher tous les soirs juste après le concert, pour pré­ser­ver sa voix. J’ai­mais mieux res­ter faire la fête avec l’équipe et les mu­si­ciens», ra­conte-t-elle.

Brel dans le ju­ry

Elle voyage aus­si, la Bul­ga­rie, même un con­cours au Bré­sil. «Je me sou­viens d’avoir chan­té à Rio. Au mi­lieu du ju­ry, il y avait Jacques Brel. Il m’a dit des choses gen­tilles, m’a don­né un con­seil que je n’ai ja­mais ou­blié: ce­lui, quand je chante, de ne pas po­ser mon re­gard vers le pu­blic, mais juste en des­sus de la tête des spec­ta­teurs. Ain­si, tout le monde a le sen­ti­ment d’être re­gar­dé.» Ar­lette Zo­la n’avait en ce temps-là pas d’am­bi­tion de car­rière, il faut sai­sir ce­la dans la lé­gè­re­té de sa voix d’alors, et sa fa­çon de prendre les choses comme elles ve­naient, dans un contexte fri­bour­geois heu­reux et par­ti­cu­lier: au même mo­ment, le sculp­teur Jean Tin­gue­ly est en pleine ir­rup­tion in­ter­na­tio­nale. Et sur les cir­cuits au­to­mo­biles, un autre gars de la «Basse», Jo Sif­fert, vient de battre l’im­mense Jim Clark.

Que s’est-il pas­sé, alors? «À par­tir du dé­but des an­nées 1970, je me suis re­ti­rée. Je n’ai­mais pas spé­cia­le­ment voya­ger sans cesse, et ce­la me per­met­tait aus­si d’ar­rê­ter le con­trat que j’avais avec mon beau-père, qui gar­dait l’es­sen­tiel des royal­ties. Et puis, on ha­bi­tait une pe­tite vil­la en cam­pagne, à Dir­la­ret, à quelques ki­lo­mètres de Fri­bourg, avec mon ma­ri, que j’avais épou­sé en 1972. On avait aus­si une ferme, juste en des­sus. J’ai­mais ça, ce calme, m’oc­cu­per un peu des ani­maux.»

Chan­teuse et som­me­lière

Cette tran­quilli­té prend fin après la nais­sance de sa fille, Romy («un hom­mage à Romy Sch­nei­der»). C’est le di­vorce. Ar­lette Zo­la re­vit alors ce qu’elle a vé­cu fillette. Car son ex, en­suite, «fait des bê­tises» (il rem­plit de drogue les pneus d’une voi­ture, mau­vais plan), se re­trouve en pri­son, s’évade et dis­pa­raît à ja­mais de la cir­cu­la­tion, comme ja­dis son père bio­lo­gique.

Pour Ar­lette Zo­la, la vie va alors conti­nuer sur deux jambes. La pre­mière, ce sont des come-back ré­gu­liers de chan­teuse, comme en 1982, lorsque Alain Mo­ri­sod et Pierre Alain lui pro­posent de par­ti­ci­per au Con­cours Eu­ro­vi­sion de la chan­son avec «Amour on t’aime», belle mé­lo­die ty­pique de l’époque. «J’avais dé­jà ten­té ma chance, mais pas été choi­sie pour re­pré­sen­ter la Suisse.» C’est un triomphe: elle rem­porte la fi­nale suisse et fi­nit 3e du con­cours in­ter­na­tio­nal. «Un mer­veilleux sou­ve­nir: chan­ter avec cet im­mense or­chestre sym­pho­nique, c’était une sen­sa­tion in­croyable.» Du­rant trois ans, elle est aus­si me­neuse de re­vue à Ser­vion, entre 83 et 85. Et se­ra aus­si la voix de la «Symphonie des deux Mondes», ora­to­rio de Pierre Kae­lin. «Je ne li­sais pas la mu­sique, mais il ai­mait ma voix», dit-elle.

Et l’autre jambe, ce sont les ca­fés et les bars, où elle se­ra som­me­lière ou te­nan­cière joyeuse, les Ar­cades, le Sau­vage, le Chan­tilly. «Je ne voyais ab­so­lu­ment pas ce­la comme une honte ou une dé­chéance. J’ai ado­ré ce mé­tier de ser­veuse: un ca­fé, c’est une scène.» De temps en temps, un disque, comme ce «Du gris à l’amour», en 2016, em­blé­ma­tique de ce qu’elle est de­ve­nue et chan­te­ra au Mu­sée d’art et d’his­toire dans quelques jours: un ré­per­toire où elle ma­rie la Piaf des «Amants d’un jour» et Ma­rie-paule Belle, une ren­gaine de Berthe Sil­va («Du gris»), le tout vei­né d’une an­goisse émou­vante: «Je me de­mande sans ar­rêt ce qui res­te­ra de moi, quelle trace je lais­se­rai.» Le titre qui ouvre le CD parle de ce­la, et s’ap­pelle «Quand je ne se­rai plus là».

En at­ten­dant, on sort fu­mer une ci­ga­rette. Elle n’a ja­mais ar­rê­té. Sa voix n’a guère bou­gé. Elle a vu un hyp­no­ti­seur, il y a quelques an­nées, qui l’a fait pas­ser briè­ve­ment au va­po­tage. «Mais je tous­sais, ça n’était pas pos­sible pour chan­ter. J’ai re­com­men­cé la ci­ga­rette.» On re­parle de sa mère, qui lui lan­çait «chante!» et dont les ob­sèques ont eu lieu hier sa­me­di, au son de «Toute la mu­sique que j’aime». Ce qui ra­mène à l’en­fance, et là, Ar­lette Zo­la montre le se­cret, presque en pas­sant. Une image vi­déo de 1963. Elle a 14 ans. Elle est fil­mée en noir et blanc par le pho­to­graphe Jacques Thé­voz. C’est le Ca­fé de la Grand­fon­taine, trognes et ac­cent bolze. Une voix ré­clame le si­lence: «La fille du pa­tron va vous in­ter­pré­ter une chan­son qu’elle a com­po­sée elle-même.» Elle a une che­mise à car­reaux, la gui­tare de l’en­fance, ce re­gard dé­jà mu­tin et in­so­lent. C’est «La pe­tite va­ga­bonde» qui «chante tous les jours, dans les rues, les fau­bourgs». Ar­lette Zo­la n’a ja­mais ces­sé d’être cette gosse-là.

Concert à Fri­bourg, Mu­sée d’art et d’his­toire, rue de Mo­rat 12, jeu­di 7 fé­vrier à 18 h 30.

Eric Sot­taz

Eric Sot­taz

Ar­lette Zo­la a été l’une des plus em­blé­ma­tiques ve­dettes du temps du yé-yé en Suisse ro­mande.

Edi­presse

Dans les an­nées 60-70, la chan­teuse fri­bour­geoise avait ses fans et si­gnait des au­to­graphes.

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