L’offre TV et VOD des opé­ra­teurs pré­té­rite les fran­co­phones

Le Matin Dimanche - - ECONOMIE - IVAN RADJA

Les chaînes en al­le­mand sont plus nom­breuses qu’en fran­çais, et rien n’est fait pour in­té­grer les chaînes belges ou qué­bé­coises.

D’ac­cord, c’est une aven­ture pour neu­ras­thé­niques, mais qui ne l’a ja­mais ten­tée? Zap­per jus­qu’au bout du bout des chaînes. S’ar­rê­ter, hé­bé­té, sur d’im­pro­bables pro­grammes. Consta­ter, aus­si, que les émis­sions en al­le­mand sont plus nom­breuses que celles en fran­çais. Plus de trente contre vingt, uni­que­ment pour les prin­ci­pales. Le rap­port est de 54 contre 33 pour les chaînes ré­gio­nales.

Se dire qu’au fond seule une dou­zaine de chaînes nous im­porte, et en­core. Mais que, là aus­si, l’équi­libre lin­guis­tique se ré­vèle ban­cal: pour­quoi les té­lé­spec­ta­teurs alé­ma­niques ont-ils ac­cès, sur Swiss­com TV, aux chaînes au­tri­chiennes, en plus des al­le­mandes? Cô­té fran­co­phone, l’éven­tail fran­çais est bien dé­ployé, mais nul ac­cès, en re­vanche, aux pro­grammes belges, ex­cep­té AB3, dif­fu­seur fran­co-belge spé­cia­li­sé dans les films et sé­ries. Les Alé­ma­niques ont les au­tri­chiennes ORF 1 et2. Pas trace des chaînes pu­bliques de la RTBF pour les Ro­mands.

Ex­pa­triés fran­co­phones désa­van­ta­gés

Ou pour les ex­pa­triés. «Il est en ef­fet re­gret­table que les chaînes belges fran­co­phones ne fassent pas par­tie de l’offre de Swiss­com TV», dé­plore à titre per­son­nel Alain Va­lette, pré­sident de l’union belge de Neu­châ­tel. Là où les «ex­pats» an­glo­phones ont l’em­bar­ras du choix (BBC, ITV, CNN, CNBC, etc.), les ré­si­dents d’autres pays se serrent la cein­ture. Car la com­mu­nau­té belge n’est pas la seule à se sen­tir or­phe­line de sa mère pa­trie. «C’est clair que si les chaînes étaient ac­ces­sibles di­rec­te­ment, je suis cer­taine que ça in­té­res­se­rait bien des gens», avance Ariane Ber­nier Emch, de l’as­so­cia­tion des Qué­bé­cois de Suisse. Pour ac­cé­der à la RTBF, il y a bien sûr in­ter­net, sans pos­si­bi­li­té de Re­play ou d’en­re­gis­tre­ment.

Les choses se corsent en ce qui concerne les chaînes ca­na­diennes fran­co­phones, et il faut em­prun­ter des che­mins ha­sar­deux pour y ac­cé­der. Chan­ger d’iden­ti­té (IP) via un VPN – ma­noeuvre soit coû­teuse pour des sites sé­cu­ri­sés, soit gra­tuite et donc po­ten­tiel­le­ment dan­ge­reuse (ha­cking). Le site Tv­di­rect­live quant àlui ne per­met que de la vi­sion ins­tan­ta­née, et pour un pe­tit nombre de chaînes.

Écueil tech­nique et ju­ri­dique

Un ac­cord se­rait-il pos­sible avec RTBF, Ra­dio­ca­na­da ou Té­lé-qué­bec? Le choix dé­pend «de consi­dé­ra­tions stra­té­giques et spé­ci­fiques au groupe cible, ré­pond Swiss­com. Les rai­sons tech­niques, ré­gle­men­taires et d’oc­troi de li­cences jouent éga­le­ment un rôle.» L’écueil «tech­nique et ju­ri­dique» est aus­si bran­di par UPC Ca­ble­com pour jus­ti­fier l’ab­sence de cer­taines chaînes. «Con­cer­nant la Bel­gique, notre offre in­clut AB3. Par contre, beau­coup d’autres émet­teurs des pays que vous men­tion­nez ne sont soit pas re­ce­vables en Suisse, soit les droits de re­trans­mis­sion ne sont pas pro­po­sés.» Quant aux chaînes an­glo­phones, UPC pré­cise qu’elles sont «re­ce­vables par sa­tel­lite et que les droits de re­trans­mis­sion en Suisse sont dis­po­nibles».

On pour­rait at­tendre de Swiss­com, pro­prié­té de la Con­fé­dé­ra­tion (à 51,2%), une forme de res­pon­sa­bi­li­té lin­guis­tique élar­gie. Tou­te­fois, «les chaînes des pays voi­sins sont plus per­ti­nentes pour bon nombre de nos té­lé­spec­ta­teurs», rap­pelle l’opé­ra­teur. La Bel­gique au­rait-elle le tort de ne pas être un pays li­mi­trophe, con­trai­re­ment à l’au­triche? Là en­core, la jus­ti­fi­ca­tion est tech­nique: «Lors­qu’une té­lé­vi­sion na­tio­nale ac­quiert des droits pour la dif­fu­sion d’un film ou d’un évé­ne­ment spor­tif, elle ne peut pas le dif­fu­ser en de­hors de son ter­ri­toire, rai­son pour la­quelle elles sont cryp­tées et ne peuvent être dif­fu­sées en Suisse.»

L’ar­gu­ment ne convainc guère un spé­cia­liste de ces ques­tions, Eric Gri­gnon, fon­da­teur de Hol­lys­tar, au­jourd’hui Sky Swit­zer­land: «Nous avons un sys­tème unique, ce­lui de Suis­si­mage, qui per­met de s’ac­quit­ter de ces droits. Par ailleurs, je ne crois pas que des chaînes na­tio­nales comme la RTBF ou Ra­dio­ca­na­da soient cryp­tées, comme Sky Sports par exemple.»

VOD très an­glo­phone

Pour sa part, Ra­dio-ca­na­da se dé­clare «in­té­res­sée à ex­plo­rer de nou­velles ave­nues pour rendre ac­ces­sibles (ses) chaînes et conte­nus à l’in­ter­na­tio­nal, dé­clare-t-elle. Néan­moins ce­la ne pour­rait se faire sans in­ves­tis­se­ments, tant en ce qui a trait à la tech­no­lo­gie, afin de rendre les chaînes ac­ces­sibles à l’étran­ger, qu’à la li­bé­ra­tion des droits né­ces­saires.» Et de plai­der pour, faute de mieux pour l’ins­tant, «rendre ac­ces­sible une sé­lec­tion de conte­nus en VOD sur les pla­te­formes des opé­ra­teurs suisses». De fait, l’offre VOD est en­core ma­jo­ri­tai­re­ment consti­tuée de films amé­ri­cains (1200 fran­co­phones sur 4500, 30% sur les 8000 de la pa­lette SVOD, c’est-à-dire sur abon­ne­ment). Les sé­ries sont quant à elles presque toutes made in USA. À moins de sous­crire des abon­ne­ments sup­plé­men­taires comme le bou­quet Ca­nal. Le choix des block­bus­ters, an­glais ou fran­çais, est, lui, im­pu­table à la jeu­nesse de ce mar­ché (lire en­ca­dré). Car, comble de l’iro­nie, l’équipe char­gée des achats de films chez Swiss­com pour la Suisse ro­mande est consti­tuée «d’un Ro­mand pure souche mais à moi­tié Belge, et d’un Ca­na­dien fran­co­phone»…

Il est im­pé­ra­tif qu’une forme de ré­sis­tance se mette en place sur les pla­te­formes di­gi­tales, note la RTBF: «L’heure est à l’agré­ga­tion de conte­nus au sein d’une même langue pour faire face à l’hé­gé­mo­nie des an­glo­phones du type Net­flix.»

Pho­tos: Porn­chai Jai­to/eyeem/get­ty Images, DR

«Les chaînes des pays voi­sins sont plus per­ti­nentes pour bon nombre de nos té­lé­spec­ta­teurs», ex­plique Swiss­com.

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