La fin des fan­fares rouges et noires

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - SÉ­BAS­TIEN JU­BIN

Le vil­lage d’alle était le der­nier à avoir of­fi­ciel­le­ment deux fan­fares: une li­bé­ra­le­ra­di­cale et une dé­mo­cra­te­chré­tienne. Les temps ont chan­gé et les jeunes ne montrent plus guère d’in­té­rêt pour le mé­lange de la mu­sique et de la po­li­tique. Im­mer­sion.

La mu­sique de fan­fare, une ins­ti­tu­tion en Suisse. Notre pays compte pas moins de 70 000 fan­fa­rons. En terre ro­mande, les plus fé­rus sont les Va­lai­sans, les Fri­bour­geois et les Ju­ras­siens. Quel po­li­ti­cien n’a pas com­pris qu’il fal­lait se mon­trer et ser­rer des mains dans les festivals de mu­sique pour aug­men­ter ses chances d’être élu? La tra­di­tion était sé­cu­laire. Au

XXE siècle, si l’on vou­lait ap­par­te­nir à un en­semble de mu­sique, il fal­lait choi­sir son camp: les «Rouges», d’obé­dience li­bé­ra­le­ra­di­cale, ou les «Noirs», dé­mo­crates-ch­ré­tiens. Ce sys­tème cla­nique a per­du­ré du­rant des dé­cen­nies avant qu’une nou­velle gé­né­ra­tion vienne mettre un grand coup de pied dans la four­mi­lière.

Sou­vent faute de re­lève, les fan­fares d’un même vil­lage ont fu­sion­né ou l’une d’elles au­ra pré­fé­ré «cre­ver» par manque de souffle, comme l’on dit dans le jar­gon fan­fa­ron. Ce fut le cas à Bure. Au mi­lieu du siècle der­nier, le vil­lage ju­ras­sien comp­tait deux fan­fares. Les dis­cus­sions po­li­tiques au­tour de l’im­plan­ta­tion de la place d’armes ont di­vi­sé le vil­lage entre les pro et les an­ti. À tel point que cette guerre a eu rai­son des deux so­cié­tés de mu­sique, épui­sées par ce com­bat po­li­tique. Ce n’est que de nom­breuses an­nées plus tard, après de gros ef­forts de re­cru­te­ment, qu’une nou­velle for­ma­tion apo­li­tique a pu voir le jour.

Alle, le cas ex­cep­tion­nel

Mu­sique et po­li­tique ont fait long feu en Ajoie. À Alle, vil­lage de 2000 ha­bi­tants et der­nier du dis­trict à comp­ter of­fi­ciel­le­ment deux fan­fares, les fian­çailles ont dé­jà eu lieu. Le Grüt­li et L’an­cienne pré­parent soi­gneu­se­ment le ma­riage pré­vu en au­tomne. Ce­la signe la fin de la gué­guerre co­lo­rée en rouge et noir. Le ren­dez-vous heb­do­ma­daire, c’est la ré­pé­ti­tion. De­puis quelques an­nées dé­jà, les deux en­sembles ajou­lots, même si les deux en­ti­tés existent en­core sur le plan ad­mi­nis­tra­tif, se pro­duisent conjoin­te­ment dans les con­cours ré­gio­naux, can­to­naux et fé­dé­raux.

«Ce­la s’est fait na­tu­rel­le­ment grâce aux jeunes. Au­jourd’hui, la re­la­tion avec les se­niors est équi­li­brée, sou­ligne le pré­sident du Grüt­li, Alain Gers­ter. Après des fian­çailles bien consom­mées, nous pou­vons pas­ser la vi­tesse su­pé­rieure et trou­ver un nou­veau nom, un lo­go, une cou­leur d’uni­forme.» An­gé­lique Kunz pré­side L’an­cienne et se ré­jouit de lais­ser de cô­té les que­relles d’an­tan. «Il y a l’as­pect émo­tion­nel. Il ne faut ja­mais ou­blier que der­rière chaque so­cié­té, il y a toute une his­toire de vie. Nous n’avons pas brû­lé les étapes, pour nos se­niors no­tam­ment. Nous avons pris le temps.»

D’abord, les deux co­mi­tés ont eu l’in­tel­li­gence de mettre en com­mun leurs en­sembles de jeunes. Ils sont au­jourd’hui trente-cinq à as­su­rer la re­lève. Par­mi eux, Eli­sa et Si­mon Stu­der, res­pec­ti­ve­ment 13 et 14 ans. Mal­gré leur jeune âge, ils ont un avis bien clair sur la ques­tion. «La fu­sion est né­ces­saire. Les deux fan­fares étaient un peu ric-rac au ni­veau des ef­fec­tifs.» Savent-ils ce que sont un «Rouge» et un «Noir»? «Les di­ver­gences po­li­tiques, ça ne veut rien dire pour moi, ré­pond le jeune bat­teur. Per­son­nel­le­ment, je ne me re­con­nais dans au­cun par­ti.» On ne parle donc plus ja­mais de po­li­tique à Alle? «Non, ré­pond vi­ve­ment Alain Gers­ter. La mu­sique prime avant tout. Même quand on boit un coup après la ré­pé­ti­tion, nous sommes juste une bande de co­pains.»

Nous as­sis­tons à la ré­pé­ti­tion du ven­dre­di dans un lo­cal feu­tré. Alors les gars, tous co­pains? Les mu­si­ciens ont re­çu la consigne de lais­ser par­ler les pré­si­dents à la presse «pour ne pas mettre en pé­ril la fu­ture fu­sion», ad­met une mu­si­cienne tout en ins­tal­lant son pu­pitre. Dans un sou­pir, un vé­té­ran se confie tou­te­fois entre deux portes: «Voi­là, c’est comme ça. Les gens évo­luent avec le temps. Et par la force des choses…» Il n’en di­ra pas plus, mais l’on de­vine ai­sé­ment qu’il n’en pense pas moins.

La re­lève, c’est la clé

Pour Jean-pierre Ben­dit, pré­sident de la Fé­dé­ra­tion ju­ras­sienne de mu­sique (FJM), ce qui se passe à Alle est ex­cep­tion­nel. «Je vois ça d’un très bon oeil. Je pré­viens tou­jours les so­cié­tés: si vous n’avez plus de re­lève, il faut col­la­bo­rer avec d’autres. Mais cer­taines so­cié­tés pré­fèrent mou­rir à pe­tit feu plu­tôt que d’al­ler vers l’autre. C’est ar­ri­vé dans com­bien de vil­lages.» Le pa­tron des fan­fa­rons du Ju­ra et du Ju­ra ber­nois est for­mel: «Les vil­lages qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont for­mé des jeunes. Les so­cié­tés qui n’ont que des vé­té­rans ne donnent pas en­vie. Les no­vices se sauvent. Et ça se com­prend.»

À la FJM, 40% de l’ef­fec­tif a moins de 30 ans. Une im­mense fier­té pour le pré­sident Ben­dit: «Nous les pous­sons en avant, car c’est ce qu’ils veulent: la qua­li­té. Ils sont bos­seurs et sou­haitent al­ler très loin.» Il ar­bore un ré­cent clas­se­ment: «Cons­ta­tez! Nous avons des jeunes de 10-12 ans qui se classent dans les pre­miers rangs des con­cours na­tio­naux, de­vant les Va­lai­sans ou les Fri­bour­geois. C’est dire…»

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