Ti­rer sur le pia­niste

Le Matin Dimanche - - SPORTS -

Il y a deux fa­çons d’in­ter­pré­ter le style de Ney­mar. La pre­mière, un peu ro­man­tique, ren­voie à une en­fance ca­naille; on a en­vie d’y voir un foot­ball de cour de ré­cré, fait de farces et de ca­chot­te­ries, per­pé­tué avec une lé­gè­re­té os­ten­ta­toire (fron­deuse?) face aux consignes psy­cho­ri­gides de notre époque. L’autre fa­çon d’in­ter­pré­ter ce pe­tit jeu-là, un peu plus raide, ra­mène à la no­tion fon­da­men­tale, bas­se­ment ter­restre, d’uti­li­té. Car ain­si va la com­pé­ti­tion: pas­sé l’âge des en­fan­tillages et des at­taques gra­tuites, il faut que ça paie, il faut que ça serve. Une suc­ces­sion de zig­zags n’a de sens que si elle tend vers un but.

Toute la part d’in­ter­pré­ta­tion du style de Ney­mar est là, et avec elle, la co­quet­te­rie in­to­lé­rable que re­pré­sente l’épate dans le foot­ball des pu­ristes, des al­truistes et des réa­listes. Quand il ne fait au­cune dif­fé­rence, le nu­mé­ro de Ney­mar n’est ja­mais qu’un trip nar­cis­sique, un foot­ball ma­nié­ré et hâ­bleur, conçu pour nar­guer les bons types (si­non les ar­ché­types). Tout le monde com­prend (in­ter­prète?) que cet en­chaî­ne­ment de dribbles se des­tine moins à at­teindre son but qu’à cou­rir les ban­quets et les ju­pons.

Ce n’est pas un ha­sard si Ney­mar est sans cesse bles­sé: les ad­ver­saires que ses cir­con­vo­lu­tions tournent en bour­rique signent leur ven­geance d’une ba­lafre qui veut dire «ar­rête». Trois mois, quatre mois, six mois, les temps de gué­ri­son sont au­tant de peines in­fli­gées à l’in­so­lence et au non­res­pect du code d’hon­neur. Pour­quoi donc, dans le même temps, ces pul­sions hai­neuses ne touchent-elles ni Lio­nel Mes­si, ni Cris­tia­no Ro­nal­do, ni Ky­lian Mbap­pé, non moins drib­bleurs et fron­deurs? Parce que leurs ac­tions à eux, même per­son­nelles, même gui­dées par une folle ex­tra­va­gance, ne s’af­fran­chissent ja­mais to­ta­le­ment du mé­ca­nisme col­lec­tif. Parce qu’elles sont l’ir­rup­tion de la fa­cé­tie dans la stra­té­gie, un trait de gé­nie dans la par­ti­tion, parce qu’elles courent un risque, certes, mais à la pour­suite du but: ga­gner.

C’est un tout, c’est une ques­tion d’in­ter­pré­ta­tion. C’est Ney­mar qui se roule par terre, pos­ture vic­ti­maire après tant de temps à pro­vo­quer, à hu­mi­lier – ten­ta­tion in­avouable de pen­ser, fa­çon cour de ré­cré, que le crâ­neur l’a bien cher­ché. C’est Ney­mar qui tente un coup du som­bre­ro quand une feinte de corps fe­rait par­fai­te­ment l’af­faire. C’est un talent in­né, un don gâ­ché, par­fois, sou­vent, dans l’es­broufe et le ca­bo­ti­nage, jus­qu’à la ba­na­li­sa­tion de l’autre, du but par­ta­gé, et des condi­tions réunies.

Voi­là pour­quoi Ney­mar agace tant, et écope de rages in­avouables: il joue pour lui. Avant tout et par-des­sus tout. Comme la tige de pis­sen­lit sur les belles plates-bandes, il est ce­lui que l’on a en­vie – une mé­chante en­vie, mais ne l’in­ter­pré­tez pas mal – de fau­cher le pre­mier.

Mes­si est un trait de gé­nie dans la par­ti­tion, Ney­mar est une lu­bie dans la symphonie

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