Les ob­jets connec­tés per­mettent main­te­nant de pin­cer les cri­mi­nels

En­ceintes in­tel­li­gentes et autres tra­queurs d’ac­ti­vi­té sont au­jourd’hui les nou­veaux al­liés de la po­lice. Grâce à leurs don­nées col­lec­tées, ils sont de plus en plus ca­pables d’ai­der à ré­soudre des crimes.

Le Matin Dimanche - - MULTIMÉDIA - CH­RIS­TOPHE PINOL

Ils sont ca­pables de tout, ces ob­jets connec­tés: de nous ren­sei­gner sur notre forme phy­sique, de gé­rer nos agen­das, nos iti­né­raires, on les in­ter­pelle pour leur de­man­der de trou­ver un res­tau­rant… et aident main­te­nant à ré­soudre des crimes!

Car en réa­li­té, ce sont de re­dou­tables mou­chards. Ils en­re­gistrent nos moindres faits et gestes, aus­si bien dans le temps que dans l’es­pace, et la po­lice les trouvent de plus en plus utiles pour élu­ci­der des af­faires cri­mi­nelles. Une montre connec­tée vient en­core de confondre un cer­tain Mark Fel­lows, condam­né la se­maine pas­sée à la pri­son à per­pé­tui­té pour l’as­sas­si­nat de deux gang­sters, l’un en 2015, l’autre l’an­née pas­sée.

Ce tueur à gages de la ban­lieue de Man­ches­ter pen­sait avoir tout pré­vu, y com­pris se dé­pla­cer à vé­lo pour échap­per aux sys­tèmes de re­con­nais­sance au­to­ma­tique des plaques mi­né­ra­lo­giques et com­mu­ni­quer avec son com­plice par té­lé­phone cryp­té. Tout, sauf la ges­tion de ses don­nées per­son­nelles. Le mal­frat était en ef­fet adepte de jog­ging et n’avait pas réa­li­sé que sa montre connec­tée, une Gar­min Fo­re­run­ner 10, gar­dait le dé­tail du moindre de ses dé­pla­ce­ments: dates, du­rées et vi­tesse.

Sui­vi mi­nute par mi­nute

En exa­mi­nant les don­nées de celle-ci, les en­quê­teurs ont ain­si dé­cou­vert que deux mois avant le pre­mier meurtre, la montre avait no­tam­ment en­re­gis­tré une ac­ti­vi­té de 35 mi­nutes dé­bu­tant au do­mi­cile du meur­trier pour se di­ri­ger, à en­vi­ron 19 km/h – un dé­pla­ce­ment à vé­lo, en ont dé­duit les ins­pec­teurs – jus­qu’à un ter­rain vague près du do­mi­cile de la pre­mière vic­time. La vi­tesse pas­sait alors à 3 km/h – on ima­gine Mark Fel­lows lais­ser son vé­lo pour se mettre à mar­cher –, s’ar­rê­tait to­ta­le­ment pen­dant près de 8 mi­nutes avant que le si­gnal ne re­vienne à son point de dé­part.

«Ef­fec­ti­ve­ment, ces ob­jets consti­tuent de plus en plus des pièces à convic­tion et peuvent conte­nir des in­for­ma­tions dans le cadre d’une af­faire cri­mi­nelle, confirme le ca­pi­taine Pa­trick Ghion, res­pon­sable de la sec­tion fo­ren­sique de la po­lice ju­di­ciaire de Ge­nève. Mais dans une af­faire, c’est avant tout un fais­ceau d’in­dices que nous re­cher­chons. Et ces ob­jets n’en consti­tuent qu’un des élé­ments. Dans le cas du tueur à gages, ces don­nées prouvent que la montre était sur place, pas lui.»

Ge­nève à la pointe de l’ex­trac­tion des don­nées

L’uni­ver­si­té Har­vard s’est d’ailleurs pen­chée sur le su­jet en énu­mé­rant les ob­jets connec­tés sus­cep­tibles d’ai­der la po­lice à dis­cul­per ou in­cri­mi­ner un sus­pect. Et la liste est longue entre les en­ceintes in­tel­li­gentes, les am­poules, brosses à dents, jouets, sex-toys ou autres fri­gos. Reste que leur usage dans le cadre d’une en­quête n’est pas en­core sys­té­ma­tique car il dé­pend en­core beau­coup des res­sources à dis­po­si­tion, tant ma­té­rielles qu’hu­maines, et de la mise à jour des tech­niques per­met­tant l’ex­trac­tion de don­nées.

«À Ge­nève, conti­nue le ca­pi­taine Pa­trick Ghion, on a la chance d’avoir bé­né­fi­cié en 2016 d’un bud­get de 1 200 000 francs nous per­met­tant, sur trois ans, de dé­ve­lop­per et pro­fes­sion­na­li­ser la bri­gade de cri­mi­na­li­té in­for­ma­tique. Un do­maine où il est très dif­fi­cile de res­ter à jour. Les po­li­ciers sont ain­si for­més an­nuel­le­ment à tra­vers des cours très poin­tus, sur­tout aux États-unis, mais aus­si en Suède, en Ir­lande ou en Suisse. C’est un mé­tier où l’on ne se re­pose pas sur ses lau­riers, les tech­niques ap­prises de­ve­nant très vite ob­so­lètes, né­ces­si­tant même par­fois d’ap­prendre du jour au len­de­main tout leur contraire.»

Du cô­té des uti­li­sa­teurs, il fau­dra dé­sor­mais faire avec: en cas de dé­lit, ces ob­jets pour­ront très bien se re­tour­ner contre eux. «Dans le cas de la pré­somp­tion d’in­no­cence, on ne peut pas contraindre quel­qu’un à dé­ver­rouiller son ob­jet connec­té, nous ex­plique Fran­çois Char­let, ju­riste va­lai­san spé­cia­li­sé en cri­mi­na­li­té et sé­cu­ri­té des tech­no­lo­gies. Mais la po­lice peut tout à fait ten­ter de cas­ser le chif­fre­ment pour ac­cé­der aux don­nées. Et si celles-ci ne sont pas sto­ckées sur l’ap­pa­reil mais dans le cloud, chez l’un des géants du Net, elle pour­ra de­man­der l’en­traide in­ter­na­tio­nale et par­vien­dra cer­tai­ne­ment à ac­cé­der aux in­for­ma­tions.»

En Grande-bre­tagne, on voit tou­te­fois dé­jà plus loin que les ob­jets connec­tés. La po­lice mise en ef­fet main­te­nant sur l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pour les ai­der à «pré­dire» les crimes, un peu à la ma­nière du film de Ste­ven Spiel­berg «Mi­no­ri­ty Re­port», avec une tech­no­lo­gie ba­sée sur la re­con­nais­sance fa­ciale mais aus­si pour dé­tec­ter des com­por­te­ments sus­pects. «C’est ce voeu pieux d’un or­di­na­teur à qui l’on four­nit des don­nées et nous sort «ce soir, à 22 h, il y au­ra un cam­brio­lage à cette adresse», conti­nue Pa- trick Ghion. L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle est un thème in­con­tour­nable mais je ne suis pas sûr qu’on en soit dé­jà là. C’est tou­te­fois un do­maine qui va évo­luer au cours de ces pro­chaines an­nées et on l’in­tègre dé­jà dans l’ana­lyse des don­nées. No­tam­ment dans le do­maine de la pé­do­por­no­gra­phie où elle nous per­met de mettre en évi­dence cer­tains fi­chiers illé­gaux et d’ac­cé­lé­rer le trai­te­ment d’un sup­port nu­mé­rique.»

La po­lice n’est pas à l’abri non plus

Mais at­ten­tion au vieux prin­cipe de l’ar­ro­seur ar­ro­sé: il ne man­que­rait plus que les ob­jets connec­tés se re­tournent contre les forces de l’ordre… En dé­cembre der­nier, la po­lice de Bâle-ville re­ce­vait ses sept Tes­la X 100D flam­bant neuves cen­sées mon­trer l’exemple en ma­tière de mo­bi­li­té éco­lo­gique. Des voi­tures élec­triques sur­tout hy­per­con­nec­tées, bar­dées de cap­teurs, ca­mé­ras et mi­cros en tous genres. Le pré­po­sé à la pro­tec­tion des don­nées, Beat Ru­din, avait alors re­com­man­dé que ces vé­hi­cules res­tent au ga­rage, ren­dant at­ten­tive la po­lice au fait qu’aus­si bien les pa­roles échan­gées entre ses agents dans l’ha­bi­tacle que les dé­tails de leurs dé­pla­ce­ments étaient sus­cep­tibles d’être recueillis par le construc­teur amé­ri­cain.

Aux der­nières nou­velles, les Tes­la de­vraient fi­na­le­ment en­trer en fonc­tion comme pré­vu au prin­temps pro­chain, les au­to­ri­tés es­pé­rant pou­voir ré­gler d’ici là les pro­blèmes re­la­tifs à la pro­tec­tion des don­nées…

Get­ty Images

Or­di­na­teurs, por­tables, montres ou ré­fri­gé­ra­teurs «in­tel­li­gents» sont tous des mou­chards en puis­sance.

DR

Con­fon­du grâce à sa montre connec­tée, Mark Fel­lows a été condam­né la se­maine pas­sée à la pri­son à per­pé­tui­té pour l’as­sas­si­nat de deux gang­sters.

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