Belle odys­sée au Cap-vert

Dé­cou­vrons l’ar­chi­pel vol­ca­nique au large des côtes afri­caines à bord d’un confor­table yacht. Dans le sillage des grands na­vi­ga­teurs eu­ro­péens, lar­guez les amarres!

Le Matin Dimanche - - VOYAGES - TEXTES: SYL­VIE BEDNAR PHO­TOS: STANISLAS FAUTRÉ

Chan­sons et mu­sique sont de chaque ins­tant. Il se dit même que «sur dix Cap-ver­diens, onze sont mu­si­ciens»

Vous connais­sez la lé­gende? Vous sa­vez, celle qui ex­plique pour­quoi notre terre est si pauvre», de­mande notre chauf­feur, comme pour s’ex­cu­ser de l’ari­di­té chro­nique de son pe­tit État créole. À l’en croire, ce se­rait la faute du Créa­teur. «C’était au sep­tième jour, quand Dieu ter­mi­nait de créer la Terre. Les der­nières miettes qui lui res­taient ont été pour nous. Il ne dai­gna même pas y ap­por­ter la moindre ri­chesse, comme il l’avait fait pour les autres! Les ri­vières? On les compte sur les doigts de la main! Et la pluie, c’est quand elle veut. La der­nière fois à Boa Vis­ta, c’était il y a dix ans! De toute fa­çon, il avait tant don­né ailleurs qu’il était per­sua­dé que les hommes ne se­raient pas as­sez fous pour s’ins­tal­ler ici…»

Le des­tin de l’ar­chi­pel cap-ver­dien, dix îles vol­ca­niques épar­pillées sur près de 4000 ki­lo­mètres car­rés, sem­blait ain­si scel­lé dans le mag­ma. Mais la re­cherche du Nou­veau-monde mo­di­fia net­te­ment l’ordre des choses. L’his­toire très contro­ver­sée de sa dé­cou­verte a re­te­nu l’an­née 1460 et les noms des na­vi­ga­teurs et ex­plo­ra­teurs au ser­vice de l’em­pire por­tu­gais An­to­nio da No­li, le Gé­nois, et Dio­go Gomes, le Por­tu­gais. Pour­tant, dans son car­net de bord, le Vé­ni­tien Al­vise Ca’da Mos­to in­dique avoir, quatre ans au­pa­ra­vant, abor­dé cet ar­chi­pel ma­ca­ro­né­sien in­ha­bi­té…

«Avec un vent de 7 sur l’échelle de Beau­fort, nous al­lons de­voir prendre les vagues dans le sens du poil et chan­ger le sens de l’iti­né­raire pour re­joindre São Vi­cente au nord-ouest et non pas Boa Vis­ta plus au sud.» À peine em­bar­qués sur le «M/Y Har­mo­ny G», yacht blanc au pro­fil ra­cé, l’an­nonce du jeune ca­pi­taine grec Theo­do­ros An­to­nel­los nous rap­pelle que le Cap-vert est per­du en pleine mer, à près de 600 ki­lo­mètres des côtes afri­caines. Nous na­vi­gue­rons donc avec les forces de l’at­lan­tique et au plus près des élé­ments… Notre odys­sée peut com­men­cer. La croi­sière à bord de ce na­vire de 21 ca­bines pro­met d’abor­der en une se­maine six îles ma­jeures de l’ar­chi­pel: San­tia­go et Fo­go pour les îles de So­ta­ven­to (sous le vent), Sal, Boa Vis­ta, São Vi­cente et San­to Antão pour les îles de Bar­la­ven­to (au vent).

Après quinze heures de na­vi­ga­tion et une nuit mou­ve­men­tée, nous at­tei­gnons en­fin São Vi­cente, bou­dant au pas­sage les îles de São Ni­co­lau et San­ta Lu­zia. En fin de ma­ti­née, la sé­millante Min­de­lo s’offre à nous, alan­guie sur le sable blond de sa large baie. Ci­té por­tuaire des ma­rins de tout temps, elle est la seule de l’ar­chi­pel à pos­sé­der de­puis peu un port de plai­sance. Dans le coeur des Cap-ver­diens, Min­de­lo est avant tout la pa­trie de Cesá­ria Évo­ra, qui ré­vé­la au monde l’exis­tence et la culture de ce «pe­tit pays» moi­tié moins grand que la Corse. Com­ment ne pas l’évo­quer? De­puis sa mort en 2011, la chan­teuse, qui fut aus­si am­bas­sa­drice (elle pos­sé­dait un pas­se­port di­plo­ma­tique), n’a ja­mais été aus­si pré­sente. L’aé­ro­port de São Vi­cente porte do­ré­na­vant son nom, son por­trait est re­pro­duit sur les billets de 2000 es­cu­dos et s’af­fiche sur cer­taines fa­çades. Par­fois même, aux cô­tés de ce­lui du hé­ros na­tio­nal, Amíl­car Ca­bral, qui me­na ar­dem­ment la lutte pour l’in­dé­pen­dance ob­te­nue en 1975, deux ans après son as­sas­si­nat.

«So­dade, so­dade…» Mou­lée dans une robe de sa­tin gris sou­ris, très an­nées 50, Idi­lia (Ma­ria Gomes Leo­nor) en­tame d’une voix rauque et suave les pre­mières notes de la mor­na que la grande Cesá­ria ren­dit in­ou­bliable. Dans l’ar­rière-cour fa­mi­liale amé­na­gée en can­tine-res­tau­rant, l’ins­ti­tu­trice ac­com­pa­gnée de mu­si­ciens ar­ron­dit ses fins de mois en chan­tant des mé­lo­pées. Chan­sons et mu­sique sont de chaque ins­tant dans la vie des Cap-ver­diens; il se dit même que «sur dix Cap-ver­diens, onze sont mu­si­ciens».

Si Min­de­lo évoque la culture, la fête et la mu­sique, au­jourd’hui di­manche, la ville dort. Le mar­ché aux pois­sons, dé­sert. Sous les ra­mures des pal­miers lon­gi­lignes ali­gnés sur le front de mer, point de cir­cu­la­tion. Des hommes à la peau bu­ri­née passent le temps en ta­pant le car­ton au pied d’une ré­plique des an­nées 20 de la tour de Be­lém. Dans la rue com­mer­çante, les ri­deaux sont bais­sés et le ca­fé Lis­boa, ins­ti­tu­tion où «la garde rap­pro­chée» de la Di­va aux pieds nus avait ses ha­bi­tudes, est dé­fi­ni­ti­ve­ment fer­mé. La fin d’une époque?

Lam­beaux nua­geux et vol­cans éteints

Au loin, un fer­ry en par­tance donne de la corne. Il est temps de quit­ter la ville en­dor­mie. De grim­per à l’ar­rière d’un alu­guer, pick-up fai­sant of­fice de taxi col­lec­tif, qui, brin­gue­ba­lant sur la route étroite, s’en­fonce dans une brume sou­daine, nous em­por­tant vers les hau­teurs fraîches du Monte Verde, à 750 mètres d’al­ti­tude. Dra­pé de lam­beaux nua­geux, pi­que­té de si­sal et d’une soixan­taine de plantes en­dé­miques, le plus haut som­met de São Vi­cente do­mine le lit­to­ral à 360 de­grés. À l’est, le cha­pe­let des vol­cans éteints de Cal­hau des­sine un pay­sage aride, ba­layé par les vents, tout d’ocres et de bruns vê­tu.

Ce qui étonne le voya­geur lors­qu’il par­court l’ar­chi­pel, ce sont ses nom­breuses routes pa­vées de ba­salte, par­fai­te­ment en­tre­te­nues. Mo­saïques dé­men­tielles de pe­tits cubes taillés à la main, ar­ra­chés aux mon­tagnes, for­mant des ki­lo­mètres de longs et étroits ru­bans noirs. C’est sur la spec­ta­cu­laire île de San­to Antão qu’elles at­teignent des pi­nacles. La plus cé­lèbre est l’hal­lu­ci­nant rac­cour­ci que re­pré­sente la ver­ti­gi­neuse route de la Corde. Cou­pant à tra­vers les plus hautes émi­nences, elle en­jambe de pro­fondes val­lées ver­doyantes. Son chan­tier ti­ta­nesque dé­bu­ta en 1933. Trente ans de tra­vaux et 36 ki­lo­mètres plus tard, la ré­gion la plus fer­tile et la plus peu­plée du nord-est était re­liée à la côte sud, dé­ser­tique et ro­cailleuse.

Mi­mo­sas, cy­près et co­ni­fères

Avec ses forts cou­rants, la tra­ver­sée du bras de mer de Mar de Ca­nal, entre les deux stars cap-ver­diennes, est plu­tôt âpre mais sai­sis­sante… São Vi­cente et ses pro­émi­nences sont en­core der­rière nous que se dressent dé­jà, à la proue du ba­teau, les pics de la mon­ta­gneuse San­to Antão.

De­puis le quai de Por­to No­vo, pour re­joindre la côte nord, il faut fi­ler par la fa­meuse route de la Corde qui s’élève vers le Pi­co da Cruz, à 1585 mètres d’al­ti­tude. Là, la fraî­cheur et l’hu­mi­di­té nous cueillent par sur­prise. Les bas­tions hé­ris­sés de pi­tons cré­ne­lés ac­crochent le moindre voile bru­meux. Les mi­mo­sas, cy­près et autres co­ni­fères, in­con­grus sous ces la­ti­tudes tro­pi­cales, confèrent au pay­sage un pe­tit air des Alpes-de-haute-pro­vence. D’épais nuages pous­sés par les vents du nord-est s’en­fournent dans l’an­cien cra­tère de Co­va au fond du­quel des par­celles de culture de ha­ri­cots, de maïs, de canne à sucre et d’ignames or­ga­nisent un vaste patch­work cir­cu­laire à 1170 mètres d’al­ti­tude.

Cul­ti­vées par des pay­sans risque-tout, les ter­rasses, elles, s’éche­lonnent sur les hautes pentes abruptes, au plus près des pré­ci­pices. Ses dé­ni­ve­lés im­pres­sion­nants font de San­to Antão le nir­va­na des ran­don­neurs ama­teurs de sen­sa­tions fortes.

À Del­ga­din­ho, on suit une crête étri­quée juste as­sez large pour le pas­sage d’une voi­ture pour jouer les fu­nam­bules à plus de 1000 mètres d’al­ti­tude, au-des­sus du vide. À che­val sur deux val­lées d’ef­fon­dre­ment cou­vertes de ba­na­niers et de cannes à sucre, d’où émergent des mai­son­nettes tra­di­tion­nelles en pierre chau­lée et toit de chaume. Il faut en­core pous­ser jus­qu’à Ri­bei­ra Grande et Pon­ta do Sol, au pied de ses fa­laises de ba­salte, pour ga­gner par une route es­car­pée le vil­lage iso­lé de Fon­tain­has en contre­bas. La vue plon­geante sur ses mai­son­nettes ri­po­li­nées, an­crées sur le der­nier pa­lier de ses cultures en ter­rasses, lui donne des al­lures de pe­tite crèche.

Re­tour à bord. Le ba­teau pique plein sud, vers les îles sous le vent. C’est le len­de­main, en fin de ma­ti­née, que la haute sil­houette de l’île vol­can de Fo­go sur­git de la brume. Nulle trace de vé­gé­ta­tion. Pour­tant, son ca­fé, un des meilleurs du monde dit-on, pousse sur ses pentes et dans une an­cienne cal­dei­ra. Dans cet im­plu­vium na­tu­rel de près de 8 ki­lo­mètres de dia­mètre, les vignes fruc­ti­fient contre toute at­tente sur un sol cou­vert de pouz­zo­lane, sans en­grais ni ir­ri­ga­tion. Des ceps de ca­ber­net sau­vi­gnon im­por­tés de France au

XIXE siècle par le très en­tre­pre­nant comte de Mon­trond, à l’ori­gine des belles cu­vées de Chã et… d’une très nom­breuse des­cen­dance mé­tis­sée. Le «clan des Mon­trond» se­rait en­core au­jourd’hui re­con­nais­sable aux che­veux blonds et aux yeux clairs de cer­tains vil­la­geois.

Une do­rade pê­chée de frais

La houle fait le dos rond et re­prend son élan, jus­qu’à s’in­si­nuer dans le bas­sin du pe­tit port de Vale dos Ca­va­lei­ros, l’ac­cos­tage à São Fi­lipe, la ca­pi­tale, de­vient im­pos­sible. L’an­nonce est sans ap­pel, Theo­do­ros est dé­so­lé. L’ob­ser­va­tion du seul vol­can ac­tif du pays se fe­ra de­puis le pont avant. Les aléas du voyage… Du Pi­co do Fo­go, nous n’aper­ce­vrons que le gi­gan­tesque cône, le plus haut de l’ar­chi­pel, poin­tant à 2829 mètres. Sa der­nière érup­tion, le 23 no­vembre 2014, mar­qua l’épi­sode le plus dé­vas­ta­teur de son his­toire: 1700 per­sonnes éva­cuées et deux vil­lages rayés de la carte. Au­jourd’hui, seules des fu­me­rolles lai­teuses s’en échappent. «L’île de feu» res­te­ra mys­té­rieuse pour nous…

«No stress, tud fij’!» Tout va bien! L’ex­cur­sion an­nu­lée est vite ou­bliée quand un pê­cheur au large sou­rire nous ap­proche, ex­hi­bant à bout de bras une su­perbe do­rade co­ry­phène. Les pas­sa­gers passent à l’ac­tion, né­go­ciant de ba­teau à ba­teau le ma­gni­fique spé­ci­men pour quelques es­cu­dos. Le pê­cheur est ra­vi.

Sur l’île de San­to Antão, Del­ga­din­ho est le pas­sage le plus étroit de la ver­ti­gi­neuse route de la Corde.

À g.: telle une crèche sus­pen­due, les mai­sons du vil­lage perché de Fon­tain­has se pressent sur le der­nier pa­lier de ses cultures en ter­rasse.

Ci-des­sus: si Min­de­lo, le fief de Cesá­ria Évo­ra, évoque d’or­di­naire la mu­sique et la fête, il se montre plus in­do­lent le di­manche.

À g.: une fresque re­pré­sen­tant Cesá­ria Évo­ra dans une rue de Ri­be­ra Grande, sur l’île de San­to Antão. L’ar­chi­pel tout en­tier ché­rit la mé­moire de la chan­teuse, qui y est née en 1941 et dé­cé­dée en 2011.Ci-contre: ses re­liefs es­car­pés donnent toute sa ma­jes­té à l’île de San­to Antão. Ici, vue de­puis le port de Pon­ta do Sol.

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