À Ge­nève, un EMS donne du can­na­bis à ses hôtes

Le Matin Dimanche - - SUISSE -

LAU­RENCE BEZAGUET

LUCIEN FORTUNATI (PHO­TOS)

Quelques gouttes d’huile de can­na­bis et les bo­bos dis­pa­raissent… N’exa­gé­rons rien, mais de­puis que cette mé­di­ca­tion pour le moins insolite a été pres­crite à douze per­sonnes âgées de l’éta­blis­se­ment mé­di­co-so­cial (EMS) des Tilleuls, leur san­té se se­rait amé­lio­rée. C’est du moins ce qu’af­firment James Wamp­fler, di­rec­teur de cette mai­son de maître si­tuée dans un beau parc du Pe­tit­sa­con­nex, dans le can­ton de Ge­nève, les équipes soi­gnantes et les proches des ré­si­dents à qui on a pres­crit un tel trai­te­ment. Ces der­niers ne peuvent pas réel­le­ment ma­ni­fes­ter leur sen­ti­ment, car nous avons af­faire à des per­sonnes souf­frant de sé­rieux troubles cog­ni­tifs liés à leur grand âge.

Tout a dé­mar­ré il y a deux ans et de­mi, in­forme le res­pon­sable des lieux: «L’une de nos ré­si­dentes se trou­vait dans une si­tua­tion d’im­passe thé­ra­peu­tique. Alors, avec le mé­de­cin ré­pon­dant, le Dr Chris­tian de Saus­sure, nous avons de­man­dé à l’of­fice fé­dé­ral de la san­té pu­blique (OFSP) de lui pres­crire un trai­te­ment à base de can­na­bis*.» Ré­vi­sée en 2011, la loi sur les stu­pé­fiants au­to­rise de­puis lors l’ad­mi­nis­tra­tion de can­na­bis à des fins mé­di­cales.

«Plus ef­fi­cace pour al­lé­ger les ten­sions»

Comme les ré­sul­tats aux Tilleuls étaient bé­né­fiques, cet EMS – dont la fon­da­tion ex­ploi­tante fête ses 25 ans – a dé­ci­dé d’élar­gir l’ex­pé­rience de fa­çon plus of­fi­cielle. Et, dès dé­cembre 2017, dé­mar­rait une étude d’ob­ser­va­tion me­née con­join­te­ment avec les Hô­pi­taux uni­ver­si­taires de Ge­nève (HUG). Le vo­let mé­di­cal s’est ache­vé en mai 2018 avec des conclu­sions en­cou­ra­geantes. Il a no­tam­ment été consta­té un sou­la­ge­ment au ni­veau de la mo­bi­li­té des ré­si­dents, se ré­jouit James Wamp­fler: «Cer­tains aî­nés avaient de la peine à le­ver les bras, ce qui com­pli­quait for­te­ment leur toi­lette et plus par­ti­cu­liè­re­ment celle des ais­selles. Le can­na­bis thé­ra­peu­tique s’est alors ré­vé­lé plus ef­fi­cace et avec moins d’ef­fets se­con­daires que les tra­di­tion­nels myo­re­laxants, ac­tuel­le­ment sur le mar­ché, pour al­lé­ger ces ten­sions.»

Une di­mi­nu­tion de dou­leurs et de l’an­xié­té a aus­si été ob­ser­vée par les proches. «Je pen­sais que ceux-ci se­raient plus ré­ti­cents à une telle ap­proche, re­marque la psy­cho­mo­tri­cienne Au­ré­lie Re­vol, qui a choi­si cette thé­ma­tique pour son doc­to­rat en so­cio­lo­gie à l’uni­ver­si­té de Ge­nève. J’ai été sur­prise par leur bon ac­cueil.» Clé de cet élan po­si­tif? «La confiance en l’ins­ti­tu­tion et en ses re­cherches in­no­vantes (lire ci-des­sous)», es­time la jeune femme, rat­ta­chée au ser­vice d’ani­ma­tion des Tilleuls de­puis 2014. Au­de­là de l’as­pect pu­re­ment scien­ti­fique, la thèse d’au­ré­lie Re­vol doit per­mettre de mieux cer­ner les ré­per­cus­sions col­la­té­rales de ce can­na­bis mé­di­cal ad­mi­nis­tré à cer­tains ré­si­dents (ins­ti­tu­tion, soi­gnants, proches).

«Je la sens plus apai­sée»

«Je n’avais plus vu mon père mettre la main de­vant la bouche pour tous­ser de­puis des lustres, in­dique une quin­qua­gé­naire. Il peut à nou­veau le­ver son bras.» Un pe­tit plus qui n’est pas ano­din. «Tout ce qui ren­force, même lé­gè­re­ment, la qua­li­té de vie de nos proches est bon à prendre», ré­sume Ro­land Zos­so, 78 ans. Son épouse, Li­liane, ré­side aux Tilleuls de­puis cinq ans: «Je l’ai gar­dée à la mai­son le plus long­temps pos­sible, mais j’étais épui­sé et n’ar­ri­vais plus à gé­rer la si­tua­tion. Je n’osais plus quit­ter l’ap­par­te­ment! Ici, le per­son­nel est d’une gen­tillesse ex­tra­or­di­naire. À pré­sent, je ne pro­fite que des bons mo­ments avec ma femme, quatre ou cinq fois par se­maine.» Main dans la main avec Li­liane de­vant la té­lé, cet an­cien in­gé­nieur du son ap­pré­cie les bons ef­fets du can­na­bis sur sa pro­té­gée: «Je la sens plus apai­sée. Avant, elle était triste quand je par­tais et j’avais même l’im­pres­sion qu’elle pleu­rait. Ça va net­te­ment mieux. Elle a du ca­rac­tère, mais elle rue aus­si moins dans les bran­cards qu’au­tre­fois.»

Se­cré­taire gé­né­rale de la Fé­dé­ra­tion ge­ne­voise des EMS (Fe­gems), Anne-laure Re­pond ne cache pas son en­thou­siasme: «Tout ce qui est de na­ture à sor­tir de la phar­ma­co­pée tra­di­tion­nelle chi­mique et qui amé­liore le quo­ti­dien des ré­si­dants est bé­né­fique.» Et de ren­ché­rir: «Tout ce qui nous per­met de chan­ger de lu­nettes, de pa­ra­digme, d’in­ter­ro­ger nos pra­tiques nous fait avan­cer. Il est im­por­tant d’adap­ter l’ac­com­pa­gne­ment et les trai­te­ments aux be­soins spé­ci­fiques de chaque ré­sident. Il faut de la créa­ti­vi­té en EMS.» Di­mi­nuer la sur­mé­di­ca­tion fait par­tie des dé­fis. Se­lon un rap­port de l’as­su­reur Hel­sa­na, un ré­sident D’EMS prend en moyenne 9,3 pi­lules par jour, contre 5,6 pour le reste de la po­pu­la­tion suisse de plus de 65 ans.

Pa­tron de la San­té et des EMS ge­ne­vois, Mau­ro Pog­gia se montre, lui aus­si, ou­vert: «La pres­crip­tion de can­na­bis mé­di­cal s’avère vi­si­ble­ment po­si­tive pour des pa­tho­lo­gies comme la dé­mence ou la spas­mo­di­ci­té, qui ne ré­pondent pas tou­jours aux soins pal­lia­tifs tra­di­tion­nels. On me dit même que cer­tains ré­sul­tats sont spec­ta­cu­laires. At­ten­dons tou­te­fois les conclu­sions dé­fi­ni­tives du pro­jet de re­cherche of­fi­ciel en cours, qui a été au­to­ri­sé par la com­mis­sion d’éthique du can­ton de Ge­nève, avant d’en­vi­sa­ger tout dé­ve­lop­pe­ment de cette pra­tique.»

Bien ca­drée par l’of­fice fé­dé­ral de la san­té pu­blique, la pres­crip­tion de can­na­bis est, de­puis 2011, au­to­ri­sée à des fins mé­di­cales. L’EMS des Tilleuls teste ses bien­faits. «Cer­tains aî­nés avaient de la peine à le­ver les bras, ce qui com­pli­quait for­te­ment leur toi­lette»

«Pas des ap­pren­tis sor­ciers»

Ou­vert oui… mais pru­dent, le ma­gis­trat MCG in­siste sur les garde-fous liés à cette ex­pé­ri­men­ta­tion: «Nous ne jouons pas aux ap­pren­tis sor­ciers! Ce trai­te­ment à base de can­na­bis est sé­rieu­se­ment ca­dré par les HUG et par L’OFSP.»

Ef­fec­ti­ve­ment. «On le trouve en phar­ma­cie, mais le mé­de­cin doit de­man­der une au­to­ri­sa­tion ex­cep­tion­nelle au­près de L’OFSP», confirme Adrien Kay, porte-pa­role de cet of­fice. Avec un af­flux tou­jours plus grand: on est ain­si pas­sé de 300 au­to­ri­sa­tions dé­li­vrées en 2012 à 3300 en 2017. Le nombre de pa­tients est tou­te­fois in­fé­rieur à ce­lui des au­to­ri­sa­tions ex­cep­tion­nelles. Ce­la s’ex­plique par le fait que celles-ci étaient, jus­qu’en 2017, dé­li­vrées pour 6 mois; cer­tains pa­tients en ob­te­naient donc deux par an­née.

«Je pen­sais que les proches des ré­si­dents se­raient plus ré­ti­cents. J’ai été sur­prise par leur bon ac­cueil»

* Ce can­na­bis thé­ra­peu­tique pos­sède un taux de té­tra­hy­dro­can­na­bi­nol (THC) plus éle­vé que le 1% do­ré­na­vant en vente libre (Can­na­bi­diole/cbd)

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