Le monde s’en­gouffre dans la cy­ber­guerre

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - ALAIN JOURDAN Get­ty Images

Le monde est en­tré en cy­ber­guerre. «Une guerre qui n’en est qu’à ses dé­buts», af­firme Jean-louis Ger­go­rin. Pour l’an­cien di­plo­mate, le dé­pla­ce­ment du champ de ba­taille vers l’es­pace nu­mé­rique marque un tour­nant dans l’his­toire, au même titre que le pas­sage à l’atome. Vaincre sans com­battre comme le théo­ri­sait le Chi­nois Sun Tzu, au­teur de «L’art de la guerre», est dé­sor­mais à por­tée de clic. Dans un es­sai pu­blié en no­vembre der­nier (1), Jean-louis Ger­go­rin dé­fi­nit la cy­ber­guerre comme «l’uti­li­sa­tion des moyens nu­mé­riques à des fins de contrôle». L’en­trée dans l’ère di­gi­tale a trans­for­mé «ra­di­ca­le­ment» trois com­po­santes his­to­riques de la guerre: l’es­pion­nage, le sa­bo­tage et la dés­in­for­ma­tion. L’im­pact de cette ré­vo­lu­tion tech­no­lo­gique sur la conduite des af­faires du monde, les stra­tèges amé­ri­cains et oc­ci­den­taux l’au­raient mal éva­lué et donc tar­dé à ré­vi­ser leur doc­trine. À Mos­cou, en re­vanche, on au­rait très vite per­çu l’in­té­rêt de cette tech­no­lo­gique pour dé­ve­lop­per un concept de guerre asy­mé­trique aux di­men­sions in­édites. L’ou­vrage de Jean-louis Ger­go­rin re­pose sur une foule d’exemples qui montrent comment les re­la­tions entre Wa­shing­ton et Mos­cou se sont pro­gres­si­ve­ment dé­té­rio­rées au gré des ac­tions de cy­ber­guerre me­nées dans l’ombre par chaque camp. Le pi­ra­tage de la mes­sa­ge­rie de Hilla­ry Clin­ton et de plu­sieurs cadres du Par­ti dé­mo­crate en étant l’une des plus ré­centes ma­ni­fes­ta­tions.

Jean-louis Ger­go­rin ex­plique comment et pour­quoi la dé­mo­cra­tie amé­ri­caine s’est trou­vée dé­mu­nie face à cette at­taque. Per­sonne n’avait an­ti­ci­pé une telle opé­ra­tion. Lorsque la Mai­son-blanche a sou­le­vé le lièvre, il était trop tard. Une in­ter­ven­tion de Ba­rack Oba­ma au­rait été per­çue comme une ten­ta­tive de pe­ser sur le ré­sul­tat du scru­tin. Dans son ou­vrage, l’an­cien di­plo­mate re­vient sur la chro­no­lo­gie des évé­ne­ments qui font de cette cy­ber­guerre le pro­lon­ge­ment d’un conten­tieux qui puise ses ori­gines à la fin des an­nées 90 avec la guerre du Ko­so­vo et l’en­ga­ge­ment de L’OTAN contre la Ser­bie. L’im­mix­tion dans la cam­pagne amé­ri­caine de 2016 se­rait une ré­ponse aux ma­ni­fes­ta­tions post-élec­to­rales de 2011 en Rus­sie en­cou­ra­gées par Hilla­ry Clin­ton. Les di­ri­geants russes ont vu dans ces ma­ni­fes­ta­tions une of­fen­sive amé­ri­caine sur leur ter­ri­toire et dans leurs af­faires in­té­rieures.

La cy­ber­guerre ne se ré­sume pas aux pi­ra­tages et aux ac­tions d’in­fluences sur les ré­seaux so­ciaux. À l’ère nu­mé­rique, les ac­tions de sa­bo­tages peuvent en­traî­ner des ca­tas­trophes en chaîne et plon­ger un pays dans le chaos. La Mai­son-blanche a at­ten­du 2015 pour ré­vé­ler qu’en re­pré­sailles à l’at­taque in­for­ma­tique me­née contre ses cen­tri­fu­geuses des ha­ckers ira­niens avaient, entre 2011 et 2013, lan­cé une gi­gan­tesque of­fen­sive contre ses ins­ti­tu­tions fi­nan­cières tels que le New York Stock Ex­change et réus­si à pi­ra­ter le sys­tème de contrôle des écluses d’un bar­rage. On com­prend l’in­té­rêt d’autres ac­teurs tels que la Chine, Israël. la Gran­deb­re­tagne, l’iran ou en­core la Co­rée du Nord pour les armes nu­mé­riques.

En 2012, le chef du Pen­ta­gone, Leon Pa­net­ta, a es­ti­mé qu’il exis­tait un risque de cy­ber-pearl Har­bor. Les États-unis ont pris conscience qu’une at­taque de grande am­pleur de ses ré­seaux in­for­ma­tiques et de ses in­fra­struc­tures cri­tiques pour­rait cau­ser des pertes hu­maines et ma­té­rielles consi­dé­rables. La prise de contrôle à dis­tance de cen­trales nu­cléaires, d’usines chi­miques ou en­core de moyens de contrôle du trans­port aé­rien est de­ve­nue le cau­che­mar des stra­tèges amé­ri­cains. Et ce n’est pas fi­ni. Jean-louis Ger­go­rin pré­dit une «ac­cen­tua­tion ex­po­nen­tielle du risque nu­mé­rique et l’ap­pa­ri­tion de nou­velles vul­né­ra­bi­li­tés avec l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle». Une don­née in­quiète les ex­perts. C’est le nombre d’ob­jets connec­tés sur in­ter­net. Il de­vrait pas­ser de 7,7 mil­liards en 2017 à 30 mil­liards vers 2020.

Les fake news telles que nous les connais­sons au­jourd’hui pour­raient très vite être ran­gées au rang d’an­ti­qui­tés. La guerre de l’in­for­ma­tion pour­rait prendre une nou­velle di­men­sion avec les nou­velles pos­si­bi­li­tés que vont of­frir les pro­grès tech­no­lo­giques dans le do­maine de la ma­ni­pu­la­tion des images et des sons. Faire dé­cla­rer ce qu’on veut à un res­pon­sable po­li­tique dans une vi­déo va de­ve­nir un jeu d’en­fant. Pour Jean-louis Ger­go­rin, il n’y a pas de rai­son à ce que les États aban­donnent l’arme de la dés­in­for­ma­tion. «Le jeu consiste à im­po­ser ses in­té­rêts et sa vo­lon­té à l’ad­ver­saire en contrô­lant ou mo­di­fiant son com­por­te­ment, soit par in­fluence, soit par coer­ci­tion», rap­pelle-t-il. L’in­fluence passe par la ma­ni­pu­la­tion des opi­nions pu­bliques et la coer­ci­tion par le sa­bo­tage d’ins­tal­la­tions cri­tiques.

Ac­tions de dé­sta­bi­li­sa­tion, pi­ra­tages in­for­ma­tiques, cy­be­rat­taques… Un stra­tège dé­crypte le jeu des États et pré­dit l’ar­ri­vée de nou­velles armes dans l’es­pace nu­mé­rique.

(1) Cy­ber, la guerre per­ma­nente. Jean-louis Ger­go­rin, Léo Isaac-do­gnin. Les Édi­tions du Cerf.

Le nombre d’ob­jets connec­tés sur in­ter­net de­vrait pas­ser de 7,7 mil­liards en 2017, à 30 mil­liards vers 2020. Les ex­perts s’en in­quiètent.

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