Le saint

Le Matin Dimanche - - SPORTS - Chris­tian Des­pont Ré­dac­teur en chef des sports

Dans nos vil­lages, les an­ciens ont un dic­ton pour cha­cun. Pour les fla­gor­neurs, ils disent: trop po­li pour être hon­nête. Pour les am­bi­tieux aux bras bal­lants: tout dans la gueule. Pour les avan­tages of­ferts aux riches: il pleut dans les gouilles. Pour les char­la­tans de la théo­rie théo­ri­cienne: faites comme je dis, pas comme je fais.

Voi­ci la pre­mière pen­sée qui nous est ve­nue à l’es­prit lorsque le pré­sident de Xa­max, main sur le coeur et l’âme à gauche, a tra­hi sa pa­role sans dire un mot (il a choi­si ce jour-là pour être in­joi­gnable), lors­qu’il a li­cen­cié son en­traî­neur après avoir pas­sé trois an­nées à ju­rer qu’il ne le fe­rait ja­mais, pas «lui», croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en scoo­ter. Voi­là ce que nous di­raient les an­ciens: fal­lait pas écou­ter ces sor­nettes. On ne prête qu’aux riches, l’at­ten­tion comme les bonnes in­ten­tions, jus­qu’à la goutte d’eau qui fait dé­bor­der la gouille.

Pen­dant trois ans, on a bu ces pa­roles – car qui a bu boi­ra. Pen­dant trois ans, on a lais­sé un homme sain d’es­prit ré­pé­ter qu’il ne vi­re­rait ja­mais son en­traî­neur. Trois ans à se­ri­ner qu’il n’est pas comme ça, pas de cette co­te­rie-là, pas comme CC et les af­freux jo­jos du syl­lo­gisme éli­mi­na­toire, trois ans à ré­pé­ter dans les mé­dias que son coeur est pur, à po­ser sur la pho­to en pa­ter fa­mi­lias de la bonne fran­quette neu­châ­te­loise, où l’on n’a pas be­soin de sty­lo et de contrat, du mo­ment que l’on sait se ser­vir de ses mains.

Avec une naï­ve­té tou­chante, nous l’avons ap­pe­lé «l’hu­ma­niste». Nous avons dres­sé le por­trait d’un homme bon et bon­nard, d’une es­pèce de bonze en par­ka rouge et noir, ca­pable de sa­cri­fier sa vie pour la sau­ve­garde de Xa­max et des bé­bés te­ckels (le sien s’ap­pelle Hel­mut).

Un grand chef d’en­tre­prise est pour­tant bien pla­cé pour sa­voir qu’il n’y a au­cune honte (ni da­van­tage de gloire) à li­cen­cier un cadre qui échoue à sti­mu­ler, ou ne croit plus au pro­jet dont il est in­ves­ti. En l’oc­cur­rence, per­sonne mieux que le pré­sident ne peut éva­luer la ca­pa­ci­té d’un en­traî­neur à fé­dé­rer au­tour d’une si­tua­tion d’ur­gence, com­plexe, per­ni­cieuse, et an­xio­gène.

Il n’y a pas de honte à li­cen­cier un en­traî­neur, mais il y a une cer­taine ar­ro­gance à s’éri­ger en saint homme, pour pré­tendre à une mo­ra­li­té qu’au­cun pré­sident du monde, à ce ni­veau d’exi­gence, n’a ja­mais pu at­teindre, tout sim­ple­ment parce que le foot­ball ne fonc­tionne pas de cette fa­çon, avec des places au so­leil et des plans sur la co­mète.

Il n’y a pas de honte à li­cen­cier un en­traî­neur, mais il y en a un peu, idéa­le­ment, à faire l’exact contraire de ce que l’on a ré­pé­té cent fois, avec une fer­me­té com­ba­tive, tel un is­la­mo­logue jet­te­rait la pierre à la femme adul­tère pour s’en­quiller des amantes plus ou moins consen­tantes, ou un autre Pierre rou­le­rait ses ca­ma­rades.

À Neu­châ­tel aus­si, on sait qu’il en va de la cha­ri­té comme du tra­vail et du sexe, ce sont ceux qui s’en vantent le plus qui en font le moins. On sait que la culture est comme la con­fi­ture, ceux qui en ont peu ont ten­dance à l’éta­ler beau­coup.

À Neu­châ­tel aus­si, on sait ar­rê­ter de boire les pa­roles quand il faut, et faire pas­ser un mo­ment de honte avec une bonne gor­gée de blanc. Bien­ve­nue chez les hu­mains, M. Chris­tian Bing­ge­li.

«Il en va de la cha­ri­té comme du sexe, ce sont ceux qui s’en vantent le plus qui en font le moins»

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