Da­none in­tro­duit les feux rouges de l’ali­men­ta­tion en Suisse

Le Matin Dimanche - - ECONOMIE - ÉLISABETH ECKERT

Avez-vous dé­jà es­sayé de com­prendre quelque chose sur la va­leur nu­tri­tion­nelle du pro­duit que vous vous ap­prê­tez à ache­ter? Éner­gie en ki­lo­joules et ki­lo­ca­lo­ries? Gras, glu­cides (sucre), fibres ali­men­taires, pro­téines et sel en grammes, avec un as­té­risque pour si­gni­fier «l’ap­port de ré­fé­rence pour un adulte type»? Un son­dage me­né par la So­cié­té suisse de nu­tri­tion pour l’of­fice fé­dé­ral de la san­té pu­blique ar­rive à une conclu­sion ac­ca­blante: «Un consom­ma­teur sur deux ne com­prend pas les in­for­ma­tions fi­gu­rant sur les em­bal­lages et un sur cinq avoue avoir de la peine à éva­luer ce qui est sain et ce qui l’est moins.» Certes, ces don­nées sont obli­ga­toires en Suisse, mais fran­che­ment abs­conses.

Le rouge, pas tous les jours

En mars pro­chain, le géant de l’agroa­li­men­taire fran­çais Da­none va lan­cer l’éti­que­tage ali­men­taire Nu­tris­core en Suisse, qui ac­com­pa­gne­ra ses yo­ghourts ou ses jus de fruits. Pour in­di­quer leur qua­li­té nu­tri­tive, l’in­di­ca­tion est simple: elle re­court au sys­tème des feux tri­co­lores qui règnent dans nos rues: vert, c’est bien; rouge, c’est mal. Nu­tris­core – qui dé­cline en réa­li­té cinq cou­leurs qui pon­dèrent les cri­tères d’ap­ports ca­lo­riques, de gras, de sucre, de pro­téines et de sel – sim­pli­fie en­core la lec­ture avec cinq lettres de A à E.

Da­none a adop­té ce la­bel dé­ve­lop­pé par l’agence gou­ver­ne­men­tale San­té pu­blique France en 2017, de même que quelque 90 pro­duc­teurs et dis­tri­bu­teurs ali­men­taires. «Nu­tris­core n’est donc pas une au­to­pro­mo­tion com­mer­ciale. Au contraire. C’est un sys­tème in­dé­pen­dant, scien­ti­fi­que­ment fon­dé qui mène à un com­por­te­ment d’achat plus sain, nous ex­plique Phi­lippe Aes­chli­mann, porte-pa­role de Da­none Suisse. D’ici à 2020, tous nos em­bal­lages en se­ront do­tés en Suisse.»

Mes­sage simple

Car, se­lon le groupe, ce sys­tème d’éti­que­tage à feux de si­gna­li­sa­tion «est très fa­cile à com­prendre. Le cal­cul, dé­ve­lop­pé par deux cher­cheurs in­dé­pen­dants, re­pose sur une base de 100 grammes, afin de pou­voir com­pa­rer les pro­duits», ajoute Phi­lippe Aes­chli­mann, qui es­père que d’autres en­tre­prises de la branche ali­men­taire adoptent, elles aussi, le la­bel Nu­tris­core.

Mais l’af­faire est loin d’être ga­gnée. Qui nous dit tout d’abord que Da­none ne va pas af­fi­cher que des verts fon­cés ou clairs, des A ou des B sur ses pro­duits? «Par­mi les pre­miers éti­que­tages Nu­tris­core que nous al­lons in­tro­duire en Suisse, il y au­ra ain­si les pud­dings Da­nette, mar­qués C jaune.» Pas gé­nial, donc. Mais, ré­torque Phi­lippe Aes­chli­mann, «ce­la ne si­gni­fie pas que ce des­sert est mau­vais en tant que tel. Ce­la si­gni­fie sim­ple­ment que, face à un pro­duit no­té orange ou rouge, il n’est pas re­com­man­dé d’en man­ger tous les jours.» C’est tout.

Qui nous dit par ailleurs que cette nou­velle si­gna­li­sa­tion n’est pas qu’un pré­texte pour ren­ché­rir les pro­duits la­bel­li­sés verts ou jaunes, voire ré­duire la quan­ti­té ven­due sans chan­ger le prix, comme vient de le faire Co­ca-co­la avec ses bou­teilles, ar­gu­men­tant qu’elles contiennent moins de sucre? Ce se­rait ab­surde com­mer­cia­le­ment, car les consom­ma­teurs sont d’abord sen­sibles aux prix, qui, comme nous avons pu le consta­ter par un mi­cro­son­dage à Fer­ney-vol­taire et à

En mars pro­chain, le groupe fran­çais va af­fi­cher par des codes cou­leur la va­leur nu­tri­tive d’un pro­duit. Ses concur­rents jouent l’at­ten­tisme.

Saint-ju­lien-en-ge­ne­vois, res­tent le fac­teur pri­mor­dial dans l’acte d’achat, avant même la prise en compte des feux tri­co­lores sur un em­bal­lage.

Voi­là qui semble par­fait. Mais l’adop­tion d’un af­fi­chage simple et com­pré­hen­sible est loin de faire l’una­ni­mi­té. Ain­si, Nest­lé, Mi­gros, Coop ou Al­di, que nous avons in­ter­ro­gés, se rangent tous der­rière la po­si­tion de la Fé­dé­ra­tion des in­dus­tries ali­men­taires suisses (Fial). «Une mul­ti­pli­ca­tion de la­bels nu­tri­tion­nels est en train de se pro­duire dans les pays voi­sins, dé­nonce ain­si Lo­renz Hirt, co­gé­rant de la Fial, dans la news- let­ter de la fon­da­tion. En la ma­tière, on as­siste au­jourd’hui à une vé­ri­table «La­bel­sa­lat», à tel point que la Com­mis­sion eu­ro­péenne tra­vaille de­puis peu à l’ins­tau­ra­tion d’un af­fi­chage unique.»

En clair, la branche en Suisse ne bou­ge­ra que lorsque l’eu­rope au­ra choi­si entre les feux rouges fran­çais, le Key­hole scan­di­nave qui ne si­gnale que les bons points d’un ali­ment, le «Front of Pack» bri­tan­nique, avec re­com­man­da­tion de consom­ma­tion quo­ti­dienne, voire le sys­tème d’étoiles aus­tra­lien. Mais sur­tout, in­siste Lo­renz Hirt, «l’in­tro­duc­tion d’un tel la­bel en Suisse de­vra se faire sur base vo­lon­taire, afin qu’elle ne sur­vienne que lorsque la de­mande du consom­ma­teur existe réel­le­ment».

Donc, la­bel? Pas la­bel? Quel la­bel? En no­vembre der­nier, Nest­lé a se­coué cette jungle des af­fi­chages sains ou mal­sains. Le groupe hel­vé­tique a ain­si aban­don­né la si­gna­li­sa­tion Evol­ved Nu­tri­tion La­bel (ENL), uti­li­sée conjoin­te­ment par Uni­le­ver, Mon­de­lez, Pep­si­co et Co­ca-co­la. La rai­son? La fia­bi­li­té des in­for­ma­tions fon­dées sur la no­tion de por­tion plu­tôt que sur celle des 100 grammes comme Nu­tris­core. Il s’est trou­vé ain­si que le Nu­tel­la (90% de sucre et de gras) n’af­fi­chait au­cune cou­leur rouge sur ses em­bal­lages.

Table ronde à Berne

Les géants de l’agroa­li­men­taire se sont ain­si vus at­ta­qués pour af­fi­chage po­ten­tiel­le­ment men­son­ger. D’une fa­çon plus large, la Fé­dé­ra­tion des in­dus­tries ali­men­taires suisses fus­tige elle aussi la fia­bi­li­té, voire le fon­de­ment tout court de ces la­bels. «Il n’existe pas en soi de bons et de mau­vais ali­ments, af­firme ain­si Lo­renz Hirt. L’im­por­tant est d’avoir une ali­men­ta­tion saine et équi­li­brée.» Comme Mi­gros, Coop ou Al­di, Nest­lé est dès lors dans l’ex­pec­ta­tive d’un lo­go unique. Or, ce­lui-ci pour­rait ar­ri­ver plus vite qu’on ne le pense. Pous­sé par les as­so­cia­tions de consom­ma­teurs, l’of­fice fé­dé­ral de la sé­cu­ri­té ali­men­taire a or­ga­ni­sé une table ronde en avril pro­chain sur ce su­jet brû­lant.

Phi­lippe Tur­pin / AFP

Le la­bel fran­çais Nu­tris­core, adop­té par Da­none, va être in­tro­duit en Suisse.

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