Le mé­tier d’écri­vain

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Quen­tin Mou­ron

La pu­bli­ca­tion d’un pre­mier livre est un mo­ment dé­ter­mi­nant pour l’au­teur. C’est là qu’on at­tend de lui qu’il crée une at­ti­tude, une marque.

Être écri­vain n’est pas une ques­tion de ta­lent. C’est, sur­tout, une ques­tion d’at­ti­tude, de dis­cours. Est écri­vain ce­lui qui sait jouer à l’écri­vain. Certes, il faut d’abord pu­blier. Mais ce n’est pas si com­pli­qué: un ré­cit va­gue­ment fi­ce­lé avec re­bon­dis­se­ments, quelques per­son­nages at­ta­chants (éven­tuel­le­ment tou­chants), une pe­tite dou­zaine de mé­ta­phores fi­lées, quelques gouttes de sang, quelques gouttes de foutre, un zeste de mys­ti­cisme, et le tour est joué. Si l’édi­teur re­chigne en­core, il suf­fit de lui pro­di­guer tour à tour flat­te­ries et bou­teilles d’al­cool. Le pla­giat peut éga­le­ment don­ner d’ex­cel­lents ré­sul­tats.

Un pre­mier livre est un évé­ne­ment. Les jour­na­listes voient l’op­por­tu­ni­té de com­mettre des por­traits, ce qui leur évite la cor­vée d’ana­ly­ser le texte. C’est là le mo­ment dé­ter­mi­nant pour l’au­teur. C’est là que se dé­cide s’il se pro­pul­se­ra aux cimes des au­teurs qui comptent. C’est là qu’on at­tend de lui qu’il crée une at­ti­tude, un dis­cours, un masque, une marque. Il doit dé­ci­der s’il em­prunte plu­tôt la voie clas­sique, qui consiste à ne ju­rer que par les ver­tus du tra­vail (ci­ter Bal­zac, Va­lé­ry, etc.), ou la voie ro­man­tique, qui veut que l’on ne crée que par sur­sauts d’ins­pi­ra­tion (ci­ter Rim­baud, Man­diargues, etc.); la pre­mière plaît da­van­tage aux ru­raux, la se­conde da­van­tage aux ci­ta­dins (et par­ti­cu­liè­re­ment aux uni­ver­si­taires qui, après s’être tor­tu­rés des an­nées sur leur mal­heu­reuse thèse, n’aiment rien tant que la vi­gueur de la vi­sion). Il doit dé­ci­der s’il tend plu­tôt vers le confor­misme ou la pro­vo­ca­tion; le confor­misme ga­ran­tit un nombre confor­table de prix lit­té­raires, de bourses et de sub­ven­tions, les co­mi­tés de lec­ture étant gé­né­ra­le­ment com­po­sés de clercs com­pas­sés et de chai­sières bran­lantes; la se­conde per­met une pré­sence qua­si heb­do­ma­daire dans les mé­dias, les jour­na­listes comp­tant beau­coup sur la sub­ver­sion des ar­tistes pour leur faire ou­blier l’ombre des coupes bud­gé­taires et des li­cen­cie­ments. Il doit choi­sir entre se faire le porte-pa­role des mi­no­ri­tés op­pri­mées ou ce­lui de la ma­jo­ri­té si­len­cieuse; la pre­mière op­tion per­met d’être in­vi­té à des raouts d’ar­tistes bran­chés au centre de Lau­sanne, de se faire of­frir du boul­gour bio et de la co­caïne et, peut-être, de trou­ver une par­te­naire d’un soir avec qui «on par­tage des va­leurs»; la deuxième op­tion as­sure un suc­cès dans les ré­gions pé­ri­phé­riques, des si­gna­tures dans les centres Mi­gros, et l’ac­co­lade cha­leu­reuse d’un élu UDC émé­ché, va­gue­ment odo­rant, qui vous re­mer­cie de dire «tout haut ce que tout le monde pense tout bas». Il doit choi­sir, en­fin, entre Scho­pen­hauer ou Nietzsche; le pre­mier im­plique une constante ré­fé­rence à sa dé­pres­sion, une voix che­vro­tante et des phrases éprou­vées comme «on vit seul, on meurt seul»; le se­cond im­plique un al­lant de chaque ins­tant, une mo­ti­va­tion sans failles, une constante danse des mots. Scho­pen­hauer est un pas­sage obli­gé pour adop­ter un look «poète mau­dit, mais sexy» qui fe­ra mer­veille sur la der de

«24 heures», tan­dis que Nietzsche sert plu­tôt un cô­té mâle al­pha in­fran­gible qui plai­ra aux ré­dac­teurs du ma­ga­zine «Co­opé­ra­tion» (avec un titre du genre «Le Ch­ris­tian Bo­bin du Jo­rat vous livre les se­crets de son chi­li con carne»).

Ces choix sont ca­pi­taux. Ils rem­placent tout à fait l’oeuvre, tou­jours se­con­daire par rap­port au dis­cours. L’écri­vain qui ne sait pas faire de dis­cours, se mou­ler dans un cos­tume, se consti­tuer un masque, peut aussi bien ne rien écrire, ou n’écrire que pour lui, pour sa fa­mille, pour ses amis (s’il en a!), pour les ti­roirs de son bu­reau. La condi­tion de l’écri­vain mo­derne est sem­blable à celle du per­ro­quet: il doit être à la fois cha­toyant et ba­vard.

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«L’écri­vain qui ne sait pas faire de dis­cours, se mou­ler dans un cos­tume, se consti­tuer un masque, peut aussi bien ne rien écrire»

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