Ré­gimes ha­ri­cots

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Béa­trice Guel­pa

Elle entre dans la salle d’at­tente ti­rée par son chien. L’ani­mal souffle, tend sa laisse. «C’est un bou­le­dogue an­glais, lâche la femme en s’ins­tal­lant. Mais elle est mince, d’ha­bi­tude ils font le double!» Un connais­seur as­sis dans la salle d’at­tente exa­mine la bête et ap­prouve: «Moi, j’ai un voi­sin, son chien est bien plus large!» Les ani­maux se toisent ou­ver­te­ment, les maîtres un peu moins fron­ta­le­ment. Puis la femme re­prend: «Elle était plus grosse avant, mais le vé­té­ri­naire m’a dit de rem­pla­cer les cro­quettes par des ha­ri­cots!» Zou­zou a 4 ans et une ro­tule luxée. Si elle veut évi­ter une deuxième opé­ra­tion, elle doit se mettre à la diète. L’as­sis­tante di­rige l’ani­mal au ré­gime vers la ba­lance: 17,3 ki­los. «Elle a en­core mai­gri!»

«Bon­jour!» Une dame un peu plus âgée dé­barque avec un ca­va­lier king-charles. En­fin c’est elle qui me l’ap­prend. Un pull vieux rose sur un pan­ta­lon gris, elle a les che­veux courts, des lu­nettes et un vi­sage très ex­pres­sif. «Le roi Charles avait un chien comme ça», glisse-t-elle dans un pre­mier sou­rire. Le roi en ques­tion, c’est Charles II d’an­gle­terre, sur­nom­mé le roi des ca­va­liers au XVIIE siècle. Un sou­ve­rain qui ai­mait tel­le­ment cette race, qu’il au­to­ri­sa même ses re­pré­sen­tants à en­trer au Par­le­ment.

Près de 400 ans plus tard, ta­pi sous un siège, le chien agite ses longues oreilles et re­garde fixe­ment sa maî­tresse avec des yeux ronds. «C’est un pur ha­sard si je suis tom­bé sur lui. J’ai per­du ma pe­tite chienne il y a trente ans, j’ai été très af­fec­tée par sa mort… Elle a vé­cu jus­qu’à 18 ans.» Elle res­pire un grand coup avant de pour­suivre: «Je ne pou­vais pas en re­prendre un autre et le lais­ser seul à la mai­son. Je tra­vaillais!»

Une fois à la re­traite, une amie lui conseille les ca­va­liers king-charles. «Elle m’a dit: «Ils sont bien avec les per­sonnes âgées.» Et… JE suis une per­sonne âgée!, pré­cise-t-elle en fai­sant un clin d’oeil. J’ai 77 ans.»

Le chien s’ap­pelle Jos­per. Une contrac­tion de son pré­nom, Jo­sée, et de son nom de fa­mille, Su­ter. «À l’éle­vage ils l’avaient ap­pe­lé Jos­ter. Je trou­vais un peu dur, alors j’ai rem­pla­cé le t par un p.» Nou­velle gri­mace sou­riante. «Les gens se trompent tout le temps, ils l’ap­pellent Gas­per ou je ne sais quoi en­core.» Elle rit. Jure que ce n’est pas grave. Nou­velle mi­mique: «Je vais me faire en­gueu­ler par le vé­té­ri­naire. Il est trop gros! Mais quand je mange un truc il me re­garde avec des yeux si im­plo­rants que je ne ré­siste pas sou­vent. Il y a des gens qui y ar­rivent… Moi pas!»

Ré­gime ha­ri­cots? «Exac­te­ment. Le vé­té­ri­naire m’a dit: moi­tié nour­ri­ture nor­male, moi­tié ha­ri­cots verts. Mais le drame, c’est les petits à-cô­tés. Quand je fais ma tar­tine, il a aussi la sienne… Avec une fine couche de beurre, mais quand même.» Le chien pose sa tête sur ses ge­noux. «Oui, tu es un pe­tit co­quin! T’en mènes pas large, hein, quand tu es ici?»

Ar­rive un mon­sieur en bleu de tra­vail, barbe, fines lu­nettes et cha­peau de feutre gris. Un vi­sage taillé à la serpe. Pas cau­sant. Son ber­ger al­le­mand, muscles saillants, fit, fait le tour des clients po­li­ment. L’ani­mal obéit au doigt et à l’oeil. Des ordres brefs, secs. Le ca­va­lier king-charles aboie. La dame lance pleine de tendresse: «Ça suf­fit, Jos­per, tu veux dire bon­jour?» L’homme se dé­ride à peine. Lâche ra­pi­de­ment: «Elle, c’est Cléo. Comme Cléo­pâtre. C’est la reine de la mai­son.» Il aime les ber­gers al­le­mands. «C’est comme ça. Ils ont un ca­rac­tère d’en­fer. Ils sont pires que moi!» Fin de dis­cus­sion.

L’as­sis­tante ap­pelle Jos­per. «Il fait quel poids?» La dame se ré­tré­cit, tire son chien sur la ba­lance: 13,5. Elle se re­tourne une dernière fois, sou­rit en­core comme une pe­tite fille prise les doigts dans le pot de confi­ture. Et confie dans un souffle: «Deux ki­los de trop…» Puis Cléo grimpe à son tour sur la ba­lance. Son pa­tron or­donne: «Vas-y, monte, reste.» Elle est par­faite. Bien en­ten­du.

«Je vais me faire en­gueu­ler par le vé­té­ri­naire. Il est trop gros!»

Chaque se­maine, notre jour­na­liste ra­conte la vie et ses ren­contres dans un ca­bi­net vé­té­ri­naire ro­mand

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