Steve Mo­ra­bi­to Bou­cler la boucle

Le Va­lai­san en­tame à 36 ans sa dernière sai­son dans le pe­lo­ton pro­fes­sion­nel. L’ap­pé­tit est en­core là, mais la pers­pec­tive d’une nou­velle vie le ré­jouit

Le Matin Dimanche - - CYCLISME - SIMON MEIER

L’ha­bit ne fait pas tou­jours le moine, mais la te­nue im­porte beau­coup, en l’oc­cur­rence. Celle qu’a bien vou­lu ar­bo­rer Steve Mo­ra­bi­to, jeu­di, le temps d’une séance pho­tos, cris­tal­lise par­fai­te­ment la mu­ta­tion qu’il est en train de vivre. Sous le ves­ton du pré­sident de la Fé­dé­ra­tion cy­cliste va­lai­sanne et du jeune pa­tron d’une so­cié­té de consul­ting, il y a ce rouge écla­tant, re­flet d’une pas­sion che­villée au corps et en­core bien vi­vante: le vé­lo de com­pé­ti­tion. À 36 ans – il les a fê­tés le 30 jan­vier pas­sé –, le grim­peur va­lai­san en­tame sa qua­tor­zième et dernière sai­son comme pro­fes­sion­nel, avec pour la pre­mière fois le maillot de cham­pion suisse sur les épaules.

«C’est une grande fier­té, j’en ai eu la chair de poule. Pour une fois, un lieu­te­nant, ce­lui qui d’ha­bi­tude se met au ser­vice de son lea­der, gagne un titre de cham­pion, sou­rit-il. Ce­la ré­sume un peu mon his­toire, celle du gars qui ne gagne pas beau­coup de courses mais qui a bien ai­dé à en rem­por­ter des belles en se fai­sant plai­sir sur un vé­lo. C’est une fa­çon de mon­trer que c’est pos­sible. Et la le­çon que je re­tiens, c’est que lors­qu’on conti­nue de sans cesse s’in­ves­tir, im­pli­qué, sé­rieux, on ne peut pas être dé­çu à l’ar­ri­vée. Tôt ou tard, ça paie.»

Cette dernière an­née, Steve Mo­ra­bi­to ne l’aborde pas du tout dans un es­prit de tour­née d’adieu ho­no­ri­fique, his­toire de faire cou­cou à la ca­mé­ra et de ser­rer les pinces une dernière fois. Le jeune pa­pa a en­core faim. «Le vé­lo, sim­ple­ment, c’est mon équi­libre. J’ai be­soin de m’en­traî­ner, de sor­tir, de prou­ver en­core des choses avec mon équipe. On a mon­té un groupe très sou­dé au­tour de notre lea­der Thi­baut Pi­not, il y a les jeunes Suisses qu’on a fait ve­nir (ndlr: Ste­fan Küng et Ki­lian Fran­ki­ny, qui ont re­joint aussi Sé­bas­tien Rei­chen­bach). Donc j’ai en­core en­vie. J’ai l’im­pres­sion que ma mis­sion n’est pas ache­vée.»

«J’ai ap­pris à lais­ser par­ler»

Le Cha­blai­sien ne re­nie pas le rôle du grand frère au sein de la for­ma­tion Grou­pa­mafdj, voire du vieux chef in­dien. «Je n’in­vente rien. J’ai été en­tou­ré de très grands cou­reurs dès le dé­but de ma car­rière, je les ai écou­tés, j’ai pu ga­gner du temps, grâce aux ex­pé­riences par­ta­gées par les an­ciens. Main­te­nant, je suis prêt à don­ner des conseils, c’est un peu un de­voir que de trans­mettre ça.» Ça? «S’en­traî­ner bien, man­ger bien, dor­mir bien, se pré­pa­rer bien.»

Dans un mi­lieu où tant de mal a été cau­sé, se pré­pa­rer bien peut dé­jà re­le­ver du sus­pect. D’ailleurs, le jeune Steve Mo­ra­bi­to a vite connu de près les dé­rives du pe­lo­ton. À 23 ans, dès sa pre­mière sai­son chez les pros, il a vé­cu de l’in­té­rieur – sans tou­te­fois par­ti­ci­per au­dit Tour de France – les mésa­ven­tures de l’équipe Pho­nak, vic­to­rieuse de la Grande Boucle avant de voir Floyd Lan­dis tom­ber pour do­page. «J’ai com­men­cé par l’un des plus sales mo­ments. J’avais un contrat de deux ans et tout a ex­plo­sé. À ce mo­ment-là, j’ai pen­sé re­trou­ver ma vie d’em­ployé de com­merce et boum, j’ai si­gné chez As­ta­na… qui a fi­ni aussi par cas­ser mon contrat, alors qu’il me res­tait deux ans. C’était dur à vivre.»

Avec la très sul­fu­reuse for­ma­tion ka­za­khe, il cô­toie no­tam­ment Al­ber­to Con­ta­dor et un Lance Arm­strong sur le point de dé­grin­go­ler de son pié­des­tal. «Voir ce mon­sieur re­ve­nir alors qu’il avait tout ga­gné, c’était fou. J’ai eu la chance de le fré­quen­ter dans sa bulle, parce qu’il vi­vait vrai­ment dans une bulle. Le reste du monde, il jouait avec. C’était im­pres­sion­nant de le voir tout maî­tri­ser. Il cal­cu­lait. Il cal­cu­lait tout le temps.» Les doses, aussi.

Steve Mo­ra­bi­to, qui a par­ti­ci­pé à cinq Tours de France et sept Gi­ros, a trem­pé dans des eaux troubles sans, à l’en­tendre, ja­mais plon­ger: «J’ai vite com­pris que pour mon équi­libre, il y avait une chose cen­trale: pou­voir me re­gar­der dans le mi­roir. On sait, en tant que cy­cliste, qu’on se­ra ac­cu­sé d’être do­pé. As­sez ra­pi­de­ment, j’ai ap­pris à lais­ser par­ler. Je suis droit dans mes bottes. J’ai fait mon pe­tit bon­homme de che­min et je sais comment je l’ai fait.»

Ré­vé­lé par sa vic­toire dans la 5e étape du Tour de Suisse 2006 à Loèche-les-bains, vain­queur du Tour de France 2011 au ser­vice de son pote Ca­del Evans chez BMC «un mo­ment qui a mar­qué ma vie» -, Steve Mo­ra­bi­to dis­pu­te­ra Tir­re­no-adria­ti­co et le Tour de Ca­ta­logne en mars. Une dernière fois. Puis se pro­fi­le­ront le Tour de Ro­man­die, le Dau­phi­né ou le Tour de Suisse, mais a prio­ri pas les grands Tours. «Dans l’idéal, je pré­fé­re­rais pas­ser un peu de temps à la mai­son, en fa­mille», lâche-t-il, comme dé­jà fait à sa fu­ture nou­velle vie.

«Lance Arm­strong vi­vait dans sa bulle. Le reste du monde, il jouait avec. C’était im­pres­sion­nant de le voir tout maî­tri­ser» Steve Mo­ra­bi­to

Oli­vier Maire

Steve Mo­ra­bi­to bran­dit ce maillot comme le sym­bole des fi­dèles ser­vi­teurs qui, un jour, de­viennent des cham­pions.

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