Pa­trouilleur de pistes, un mé­tier qui sauve des vies, par­fois au dé­tri­ment de la sienne

À Crans-mon­ta­na mar­di, un jeune pa­trouilleur a per­du la vie dans une ava­lanche. Pré­sident de l’as­so­cia­tion Swiss Ski Pa­trol, Thier­ry Meyer rend hom­mage à la pro­fes­sion.

Le Matin Dimanche - - LA UNE - TEXTE: JU­LIEN WICKY ju­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch PHO­TOS: LOUIS DASSELBORNE

L’un d’entre eux est dé­cé­dé, cette se­maine, dans l’ava­lanche de Crans-mon­ta­na en vou­lant sau­ver un skieur. Qui sont ces pa­trouilleurs de pistes qui prennent tant de risques pour nous? Leur pré­sident, Thier­ry Meyer, ra­conte ce mé­tier d’ex­pé­rience et de pas­sion.

Au som­met de l’ar­ri­vée du té­lé­siège de La Breya, à Cham­pex (VS), ce ven­dre­di, Thier­ry Meyer sou­rit face aux mon­tagnes. Un nuage s’ac­croche au Grand-com­bin, un «4000» em­blé­ma­tique du val de Bagnes dont le pla­teau gla­ciaire du som­met est vi­sible de­puis les rives du Lé­man.

«Aux clients, j’aime bien leur dire que c’est le Mont-blanc, juste pour m’amu­ser de leurs ré­ac­tions. Il est ma­gni­fique, ce som­met. Mais quand tu le re­gardes de l’autre cô­té, ça ne fait pas en­vie.» Deux ver­sants, deux faces d’une même mon­tagne qui ne ra­content pas la même his­toire. Thier­ry Meyer ne pense peut-être pas à la même com­pa­rai­son mais sans le sa­voir, c’est un peu de son mé­tier qu’il nous parle.

Le gri­son­nant quin­qua­gé­naire est chef de la sé­cu­ri­té des pistes de ce pe­tit do­maine fa­mi­lial. Thier­ry Meyer est un pa­trouilleur, il en pré­side l’as­so­cia­tion ro­mande et tes­si­noise. Et s’il veut conti­nuer à nous ra­con­ter des anec­dotes qui font sou­rire, c’est que l’hi­ver n’a vrai­ment pas été rose pour la pro­fes­sion. En jan­vier, deux pa­trouilleurs fran­çais mou­raient dans l’ex­plo­sion de leur sys­tème de mi­nage d’ava­lanches. Quelques jours plus tard, un col­lègue des Portes-du­so­leil était en­se­ve­li par l’ava­lanche qu’il avait lui-même dé­clen­chée en sé­cu­ri­sant les pistes. Il ne s’en est pas ti­ré. Et mar­di, c’est en­core un pa­trouilleur qui a été la seule vic­time de la cou­lée gi­gan­tesque qui a tra­ver­sé la piste à Crans-mon­ta­na alors qu’il por­tait se­cours à une bles­sée. Il avait 34 ans et était dé­jà res­pon­sable de sé­cu­ri­té de son sec­teur, ce­lui-là même où il a trou­vé tra­gi­que­ment la mort. De mé­moire dans la pro­fes­sion, ce­la fai­sait des dé­cen­nies que ce n’était plus ar­ri­vé.

«C’est ter­rible, sou­pire Thier­ry Meyer sur le té­lé­siège en se rou­lant ma­chi­na­le­ment une ci­ga­rette. Le pire, c’est de se dire qu’il n’a eu au­cune chance. Il n’avait plus ses skis au pied et on peut voir sa mo­to­neige sur la vi­déo juste avant qu’il se fasse em­por­ter. Ce n’est qu’une hy­po­thèse, mais je pense qu’il avait pré­vu de fer­mer le sec­teur juste après son sau­ve­tage.

C’est un ter­rible concours de cir­cons­tances, ce n’est pas juste.» Notre homme est d’au­tant plus tou­ché que la vic­time ve­nait de re­joindre le co­mi­té de l’as­so­cia­tion Swiss Ski Pa­trol. «C’était un tout bon. Vo­lon­taire, pas­sion­né, en­ga­gé, il ai­mait ai­der les autres.» Tous les pro­fes­sion­nels le mar­tèlent de­puis mar­di der­nier, l’ava­lanche de Crans-mon­ta­na était im­pré­vi­sible. Ils ne l’af­firment cer­tai­ne­ment pas pour se trou­ver des ex­cuses, mais parce qu’ils y croient.

Ac­cep­ter l’in­ex­pli­cable

Ame­né à plu­sieurs re­prises par les mé­dias à com­men­ter à chaud l’évé­ne­ment, Thier­ry Meyer a rap­pe­lé maintes fois qu’une pierre ou «une pe­tite boule de neige» avait pu suf­fire à faire par­tir la cou­lée. Mais est-ce vrai­ment aus­si simple? L’équi­libre est-il à ce point pré­caire et les cou­lées im­pré­vi­sibles? «Ce que je vou­lais dire, c’est qu’il faut une conjonc­tion de fac­teurs. Par­fois, tu peux faire tout ce que tu veux, ba­lan­cer toutes les dy­na­mites du monde, si l’ava­lanche dé­cide de ne pas par­tir, tu n’y chan­ge­ras rien. Jus­qu’à ce que toutes les condi­tions – avec par­fois une mi­nime in­ter­ven­tion ex­té­rieure – font que la pente lâche.» Un peu de vent sur les crêtes, le so­leil qui chauffe un peu plus, tout change très vite en al­ti­tude sans qu’il soit pos­sible de tout maî­tri­ser. «Et ce n’est pas parce qu’on ferme tous les jours une piste à la même heure, qu’un ac­ci­dent ne peut pas ar­ri­ver.» Il se sou­vient, à Cham­pex, d’une cou­lée des­cen­due quelques se­condes après le pas­sage d’une classe d’éco­liers. «Mon col­lègue était en train de ti­rer les fi­lets de fer­me­ture au même mo­ment. L’heure n’était pas dif­fé­rente des autres jours, c’était une jour­née comme les autres.» On dit qu’avec la na­ture, on ne peut pas comp­ter sur la chance. Mais on est sou­la­gé quand elle est de notre cô­té.

Les ac­ci­dents sont heu­reu­se­ment rares car le droit à l’er­reur, lui, est proche de zé­ro. «Les res­pon­sa­bi­li­tés sont lourdes, ce n’est pas tou­jours fa­cile à gé­rer. Sur­tout parce qu’on sait que les juges dé­cident de­puis un bu­reau. Et les gens, eux, croient qu’ils sont dans un parc d’at­trac­tions, ce n’est pas aus­si simple. Dans la réa­li­té, tu peux faire tous les cal­culs que tu veux, la neige ce n’est pas un jo­li man­teau blanc uni­forme. Mais ça, tu peux le sa­voir seule­ment si tu as les pieds, le nez et la tête de­dans tous les jours.» En pre­mière ligne, les pa­trouilleurs en font sou­vent les frais, avant l’ou­ver­ture du do­maine. De l’aveu de Thier­ry Meyer, tous ses col­lègues se sont fait «prendre» une fois ou l’autre par une cou­lée. Le jeu en vaut-il vrai­ment la chan­delle? «On sait que c’est un bou­lot à risque mais on ne le fait pas pour mou­rir. Le dan­ger, on en est cons­cient et c’est ce qui fait qu’on ose y al­ler. Mais on n’est pas des ka­mi­kazes non plus. Sim­ple­ment, il ne faut pas se men­tir, c’est aus­si notre gagne-pain. Si tu ne veux ou­vrir que les jours où tu es sûr que rien ne peut ar­ri­ver, tu peux skier trois jours par an­née. Et puis il faut re­la­ti­vi­ser, plus de gens meurent chaque an­née en voi­ture ou par noyade.»

Quand il neige, c’est l’émeute

Thier­ry Meyer veille sur un pe­tit do­maine. Trois ins­tal­la­tions, quatre pistes, ap­pa­rem­ment pas de quoi s’in­quié­ter. «C’est tout l’in­verse. Il y a 82 points de mi­nage sur le do­maine, bien plus que dans cer­taines grandes sta­tions et on est une plus pe­tite équipe. Tout le sec­teur est me­na­cé par des cou­loirs. Alors quand tu en­tends les vo­lets cla­quer du­rant la nuit et qu’il neige à plat, tu ne dors pas bien.»

Car le len­de­main ma­tin, c’est as­sis dans l’hé­li­co­ptère que Thier­ry Meyer trouve sa place. «C’est tel­le­ment stres­sant, il faut al­ler vite et on sait aus­si que ça coûte cher. Et même après sept ans ici, on as­siste à des choses que l’on n’a ja­mais vues.» Sur les pistes du val d’ar­pette, il nous montre les restes d’une cou­lée mons­trueuse qui a tout em­por­té, il y a une di­zaine de jours. «Il y avait sur la piste jus­qu’à huit mètres de neige en bloc, de cailloux, de restes d’arbres. Elle a ra­mas­sé huit mé­lèzes, même la da­meuse est res­tée blo­quée.»

Si ces mo­ments sont aus­si an­gois­sants, c’est parce que les jours qui suivent des chutes de neige, pour re­prendre l’ex­pres­sion de Thier­ry Meyer, «c’est l’émeute». «Les gens sont fous. Ils skient par­tout sauf sur les pistes. C’est peut-être la pres­sion la plus dif­fi­cile à gé­rer. On peut avoir tout fait juste, et une plaque cé­de­ra quand même au pas­sage d’un skieur et dé­bou­le­ra sur la piste mal­gré les bar­rières, les avertissements. Ils s’en fichent com­plè­te­ment. Par­fois on leur court après, mais on ne peut pas être là tout le temps.»

Pour souf­fler il y a l’hu­mour. «Si rien ne marche, on se dit qu’il reste les Sué­dois. Dans le mi­lieu, on les sur­nomme «To­vex» (ndlr: du nom de l’ex­plo­sif em­ployé pour les ava­lanches).» Sta­tis­ti­que­ment, plu­sieurs Scan­di­naves sont en ef­fet tris­te­ment connus pour igno­rer les si­gnaux de sé­cu­ri­té. Blague à part et pour se pré­mu­nir, tout est au­jourd’hui ré­per­to­rié, consi­gné. Le len­de­main de l’ava­lanche de Crans-mon­ta­na, Thier­ry Meyer a réa­li­sé un pro­fil de neige. «Au cas où…» dit-il. Une fois hors du do­maine, le chef de sé­cu­ri­té n’est plus res­pon­sable. Mais il n’a pas pour au­tant la conscience tran­quille. Cham­pex, aux portes de la haute mon­tagne et des pentes vierges, paie d’ailleurs un lourd bi­lan en ma­tière d’ava­lanche. Chaque an­née, près d’une per­sonne perd la vie dans une cou­lée dans les sec­teurs en­vi­ron­nants. «On pré­fé­re­rait s’en pas­ser», concède-t-il.

«On se met nous-mêmes la pres­sion»

La pres­sion, il faut com­po­ser avec. D’au­tant qu’elle est mul­tiple. Outre celle des skieurs il y a celle que les pa­trouilleurs se mettent eux-mêmes. «On est tou­jours à 200%.» Et celles, «in­di­rectes», des so­cié­tés de re­mon­tées mé­ca­niques, af­firme Thier­ry Meyer. Il nuance. «Ici, mon di­rec­teur est guide de mon­tagne, il ne me for­ce­ra ja­mais la main. Mais ce n’est pas par­tout pa­reil, sur­tout dans cer­taines grandes sta­tions où, à peine après avoir ti­ré une corde ou mis une bar­rière, on vous de­mande de vous ex­pli­quer pour­quoi», ajoute ce­lui qui, en dix-sept ans de car­rière, a aus­si tra­vaillé à Arol­la puis à Thyon sur les 4 Val­lées. Dans toutes ces si­tua­tions, il faut sa­voir gé­rer ses nerfs. «Un ex­ci­té, il ne tient pas dans ce bou­lot.»

La pro­fes­sion de pa­trouilleur s’ac­quiert par une suc­ces­sion de mo­dules qui vont de la prise en charge de bles­sés à la sé­cu­ri­sa­tion des pistes, à la connais­sance de la neige, aux tech­niques de mi­nage et en­fin aux sau­ve­tages en haute mon­tagne. Les plus ra­pides peuvent es­pé­rer ob­te­nir leur bre­vet fé­dé­ral de chef de sé­cu­ri­té au bout de trois ans. «C’est in­ten­sif et dur. Mais le mé­tier, tu com­mences vrai­ment à l’ap­prendre une fois que tu es tous les jours de­hors, par beau temps comme dans la tem­pête. Il ne faut pas avoir froid aux yeux, ai­mer la mon­tagne, ai­mer les gens.»

Car le coeur du mé­tier, c’est sou­vent d’in­ter­ve­nir sur des ac­ci­dents. «Il y a des choses hor­ribles. J’ai vu des per­sonnes dont je sa­vais ins­tan­ta­né­ment qu’elles ne re­mar­che­raient plus ja­mais, sous les yeux de leurs proches. Je me suis achar­né à ré­ani­mer une skieuse qui avait per­cu­té une da­meuse, pen­dant près de 45 mi­nutes, pour rien. Elle était per­due.» De ces mo­ments que Thier­ry Meyer nous confie, on ne se re­met ja­mais en­tiè­re­ment. Des drames qui ont frap­pé la pro­fes­sion cet hi­ver, non plus. Mais on s’ac­croche à d’autres choses, à l’amour d’une mon­tagne im­pré­vi­sible, su­blime, aux ver­sants à la fois ter­ri­fiants et at­ti­rants. «Nous fai­sons d’abord en sorte que les gens puissent se faire plai­sir. Si un mal­heur ar­rive, ils sont contents de nous voir ar­ri­ver et nous re­mer­cient. Et puis, on est de­hors toute la jour­née sur nos skis à res­pi­rer l’air pur. Ce n’est pas le plus beau mé­tier du monde?»

«Le mé­tier, tu l’ap­prends une fois que tu es tous les jours de­hors, par beau temps comme dans la tem­pête» Thier­ry Meyer, chef de sé­cu­ri­té à Cham­pex (VS)

Thier­ry Meyer pré­side l’as­so­cia­tion qui fé­dère 350 pa­trouilleurs en Suisse ro­mande. Il est lui-même res­pon­sable de la sé­cu­ri­té à Cham­pex (VS).

SUR LE QUI-VIVEEn mon­tagne, le dan­ger est par­tout. Les pa­trouilleurs ne peuvent pas l’ex­clure, mais doivent le ré­duire. «C’est un mé­tier à risque, mais on n’est pas des ka­mi­kazes», as­sure Thier­ry Meyer.

AVA­LANCHEIl y a dix jours au val d’ar­pette, une cou­lée a re­cou­vert la piste sur huit mètres de haut, em­por­tant huit mé­lèzes avec elle.

DÉ­CI­SIONLe choix de fer­mer une piste peut de­voir se faire dans l’ur­gence car les condi­tions peuvent chan­ger ra­pi­de­ment.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.