En mon­tagne, la jus­tice ne re­con­naît presque ja­mais la fa­ta­li­té

Pour les spé­cia­listes de la neige, la cou­lée de Crans-mon­ta­na était «im­pré­vi­sible». Pour­tant, la jus­tice se re­fuse presque tou­jours à ac­cep­ter cette is­sue.

Le Matin Dimanche - - SUISSE - JU­LIEN WICKY

Alors que les sau­ve­teurs étaient en­core à l’oeuvre mar­di soir à Crans-mon­ta­na, la ma­chine ju­di­ciaire s’était dé­jà mise en marche. De­vant la presse, la pro­cu­reure Ca­the­rine Sep­pey dé­cla­rait l’ou­ver­ture d’une en­quête pour dé­ter­mi­ner, cas échéant, les res­pon­sa­bi­li­tés. De­puis, les pre­miers avis d’ex­perts se sont suc­cé­dé sur la cou­lée qui a cau­sé la mort d’un pa­trouilleur de la sta­tion. Pour eux, cette der­nière était hau­te­ment im­pré­vi­sible.

Ces ac­ci­dents ont beau être très rares, les juges ont du mal à ad­mettre la fa­ta­li­té. Le plus sou­vent, ce­la re­tombe sur le res­pon­sable de la sé­cu­ri­té des pistes qui écope de peines pé­cu­niaires avec sur­sis ou sur des skieurs ayant dé­clen­ché la cou­lée. Der­nier cas en date, le Tri­bu­nal du dis­trict de Viège (VS) a condam­né en 2016 le chef de sé­cu­ri­té de Saas-fee pour une cou­lée qui avait tué un jeune en­fant de six ans en 2011. En cause, la zone de dé­part de l’ava­lanche n’avait pas été mi­née. L’homme avait ac­cep­té sa condam­na­tion.

Cas si­mi­laire à Zer­matt en 2008

Mais tout n’est pas tou­jours aus­si net. Dans une af­faire aux cir­cons­tances com­pa­rables à celle de Crans-mon­ta­na, le chef de la sé­cu­ri­té des pistes de Zer­matt avait été re­con­nu cou­pable d’ho­mi­cide par né­gli­gence à la suite d’une cou­lée qui avait em­por­té une skieuse en jan­vier 2008. Il était 14 h 30, il fai­sait chaud, Mon-re­pos a ju­gé que le res­pon­sable «n’avait consul­té le bul­le­tin d’ava­lanche que le ma­tin» et n’au­rait pas ré­éva­lué la sé­cu­ri­té en jour­née. L’homme avait été ac­quit­té en pre­mière ins­tance, le Mi­nis­tère pu­blic a fait re­cours. Plu­sieurs spé­cia­listes ont, en vain, ten­té d’ex­pli­quer que ré­éva­luer le dan­ger re­lève du pain quo­ti­dien des res­pon­sables.

Tout n’est pas «maî­tri­sable»

Avo­cat à Mar­ti­gny et im­pli­qué à de mul­tiples re­prises dans des af­faires d’ava­lanches, Pierre-an­dré Veu­they par­tage cette in­com­pré­hen­sion. «Il faut beau­coup de pa­tience et de pé­da­go­gie dès le dé­but de l’ins­truc­tion pour faire com­prendre que tout n’est pas maî­tri­sable en mon­tagne, car nous avons sou­vent af­faire à des ma­gis­trats qui ne le com­prennent pas. Ils sont le re­flet d’une époque qui a be­soin de dé­si­gner un cou­pable. On ne peut pas ima­gi­ner qu’un ac­ci­dent n’ait pas un res­pon­sable.» C’est sur­tout vrai lorsque les pro­cé­dures se pro­longent car, en pre­mière ins­tance, l’ac­quit­te­ment est fré­quent.

«Le temps que met la jus­tice à tran­cher est trop long pour ces af­faires. Elles sont ju­gées en der­nière ins­tance et ju­gées par­fois huit ans plus tard. Au lieu de s’en te­nir aux faits, le juge se fo­ca­lise sur une ap­pré­cia­tion idéale, théo­rique du dos­sier et des élé­ments que l’ac­cu­sé au­rait dû prendre en compte. Or, après la guerre, il n’y a plus que des gé­né­raux.» L’avo­cat a éga­le­ment dé­fen­du un des free­ri­ders condam­nés par le Tri­bu­nal fé­dé­ral pour avoir dé­clen­ché une ava­lanche sur une piste à An­zère en 2009, heu­reu­se­ment sans vic­time. Il conti­nue de dé­plo­rer ce ver­dict pour­tant vé­cu comme un sou­la­ge­ment par les pa­trouilleurs. «Les skieurs avaient me­su­ré les risques et les pentes avaient été mi­nées. L’ex­per­tise le confirme. On au­rait pu les ac­quit­ter en in­vo­quant un risque ré­si­duel, sans que ce­la re­tombe sur les res­pon­sables de sé­cu­ri­té. Mais on a pré­fé­ré lire la mon­tagne en noir ou en blanc. Dans cette af­faire, j’ai le sen­ti­ment que le ju­ge­ment a été ren­du sur une base pu­re­ment émo­tion­nelle et non sur l’étude ap­pro­fon­die du dos­sier», ajoute cet an­cien pré­sident de l’or­ga­ni­sa­tion can­to­nale va­lai­sanne des se­cours.

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