«Quand on dit du bien de moi, ça me fait une boule au ventre»

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - CH­RIS­TOPHE PAS­SER

Con­seiller d’état ge­ne­vois dé­sor­mais à la tête d’un su­per­dé­par­te­ment de la sé­cu­ri­té de l’em­ploi et de la san­té, Mau­ro Pog­gia fait feu de tout bois, et se sait at­ten­du au tour­nant. «Si j’ai un coup de barre dans la jour­née, je mets deux cous­sins sur le ca­na­pé de cette pièce, et je dis à mon as­sis­tante que je fais une mi­cro­sieste. Quinze mi­nutes, et ça re­part» Mau­ro Pog­gia, con­seiller d’état ge­ne­vois (MCG)

Un jour, on parle de lui au su­jet de la rude concur­rence entre Uber et les taxis tra­di­tion­nels. Un autre, il s’agit de cri­mi­na­li­té, ou de po­lice. Le len­de­main, c’est une his­toire d’as­su­rances ma­la­die, ou un dos­sier au­tour des Hô­pi­taux uni­ver­si­taires

(HUG). En­suite, on le re­trouve en­core dans les jour­naux alors qu’il ferme bars ou res­tau­rants qui ne res­pectent pas la lé­gis­la­tion, etc. C’est comme ce­la tout le temps, de­puis quelques se­maines. Pas un jour sans un ar­ticle sur lui, par­tout, sur tous les thèmes, pas un jour sans Mau­ro Pog­gia.

On pour­rait ex­pli­quer ce­la par une loi de la phy­sique, celle des vases com­mu­ni­cants. Les men­songes du PLR Pierre Mau­det ont conduit au dé­pe­çage du dé­par­te­ment de l’ex-pré­sident du Conseil d’état ge­ne­vois. Il n’y fait pour l’ins­tant plus que de la fi­gu­ra­tion. Et c’est lui, Pog­gia, qui a hé­ri­té de presque tout, no­tam­ment ce qui concerne la sé­cu­ri­té, la po­lice, et les ser­vices liés à l’em­ploi ou au tra­vail. Il n’a pas le titre (c’est le Vert An­to­nio Hod­gers qui est pré­sident), mais l’hy­per­boss, le plus puis­sant des mi­nistres de Ge­nève, dé­sor­mais, c’est bien l’homme du MCG.

N’est-ce pas trop pour un seul homme? «Je ne crois pas, si­non je n’au­rais pas ac­cep­té. Le dé­par­te­ment dont je m’oc­cupe est im­por­tant, mais pas au-de­là de mes ca­pa­ci­tés, et je ne suis pas seul. J’ai tou­jours eu la chance de sa­voir tra­vailler vite, de prendre les dé­ci­sions ra­pi­de­ment, d’avan­cer. Avoir tra­vaillé trente ans comme avo­cat m’a don­né une vi­sion as­sez concrète de ce qui dys­fonc­tionne, dans de nom­breux do­maines. Je sa­vais où ça n’al­lait pas. En 2011, par exemple, j’ai été élu au Conseil na­tio­nal. Six mois plus tard, j’avais droit à une man­chette dans la presse alé­ma­nique: j’étais ce­lui qui du­rant cette pé­riode avait dé­po­sé le plus de pro­po­si­tions.»

À quelle heure se lève-t-il? «Pas plus tôt que beau­coup de gens, aux alen­tours de 6 heures.» Il re­con­naît n’avoir pas be­soin de beau­coup de som­meil. «Quatre heures et de­mie par nuit, ça me va. Si j’ai un coup de barre dans la jour­née, je mets deux cous­sins sur le ca­na­pé de cette pièce, et je dis à mon as­sis­tante que je fais une mi­cro­sieste. Quinze mi­nutes, et ça re­part.»

Cette pièce, son bu­reau, n’est ha­bi­tée que par des meubles et ta­bleaux lui ap­par­te­nant. Ob­jets chi­nés, qu’il a sou­vent payés une «bou­chée de pain» dans des bro­cantes. Presque toutes les pein­tures sont de jo­lies «ma­rines» da­tées dé­but XIXE, si­gnées par des in­con­nus, ports, mer, na­vires alan­guis dans le crépuscule ou pris dans la tem­pête. «On m’a dit qu’il ne fal­lait pas mettre ce genre de choses ici. Les ba­teaux, ça peut cou­ler», rit-il.

Le mo­ment qu’il vit est par­ti­cu­lier, rare dans une exis­tence po­li­tique: ce­lui d’une re­con­nais­sance, là et main­te­nant, de son ta­lent de mi­nistre, de sa ma­nière de faire avan­cer les dos­siers. Pog­gia as­sure qu’il n’est dupe d’au­cun com­pli­ment: «Quand on dit du bien de moi, ça me fait une boule au ventre. Comme si, en même temps, j’en­ten­dais dé­jà sif­fler les balles. Je sais par­fai­te­ment que ça ne peut pas du­rer, que beau­coup m’at­tendent au tour­nant.» Les cou­teaux sont prêts, n’at­tendent que l’oc­ca­sion.

Prou­ver plus que les autres

Son par­cours a été comme ce­la: tou­jours de­voir prou­ver, un peu plus que les autres, qu’il mé­ri­tait sa place. «Je suis né à Mou­tiers, Ju­ra ber­nois, de pa­rents pié­mon­tais. Mon père était ou­vrier-frai­seur. Nous avons dé­mé­na­gé à Mey­rin quand j’avais 6 ans. Ce fut ma chance. D’abord d’y être ser­vant de messe: c’était l’époque des prêtres-ou­vriers, leurs ser­mons en chaire me tou­chaient, par­laient vrai­ment de la vie des gens. En­suite, ce­la m’a per­mis de faire des études. Oui, mon père était com­mu­niste à la Pep­pone: pour lui, il n’exis­tait au fond que le par­ti des pa­trons et ce­lui des ou­vriers. Il est dé­cé­dé il y a un peu plus de deux ans, mais m’a sans doute lais­sé ça: un cer­tain sens de la jus­tice.»

Plus tard, à la tête de l’as­so­cia­tion suisse des as­su­rés, il com­bat­tra tou­jours en fa­veur des faibles contre les forts: «Je n’ai ja­mais ac­cep­té de dé­fendre un mé­de­cin contre un pa­tient. Tou­jours l’in­verse. Mais les mé­de­cins contre les as­su­reurs, oui.» Au mi­lieu des an­nées no­nante, il s’as­so­cie avec un autre avo­cat aty­pique, Jacques Ba­rillon. «Il était for­mi­dable en pré­toire. Mais avait be­soin d’un ap­pui pour tra­vailler à fond les dos­siers: j’avais cette ré­pu­ta­tion.» Leur al­liance fait long feu: «Au bout de trois ans, j’ai dû lui dire que je m’en al­lais. C’était l’en­fer. Je me fai­sais flin­guer sans ar­rêt parce que je tra­vaillais avec lui.» Cette dé- fiance du pe­tit monde des chics avo­cats de Ge­nève en­vers les im­pé­trants, il en sait les du­re­tés. «Lors de la cam­pagne pour en­trer au gou­ver­ne­ment, en 2013, Charles Pon­cet a dit qu’il se ré­joui­rait de mon élec­tion, parce qu’on al­lait bien rire avec un clown au Conseil d’état.» La pique l’a bles­sé.

Lui qui se dé­fi­nit comme un cen­triste, à gauche pour le so­cial, à droite pour l’éco­no­mie, comment a-t-il fi­ni au Mou­ve­ment des ci­toyens ge­ne­vois? «Je connais­sais

Eric Stauf­fer pour l’avoir dé­fen­du dans di­verses af­faires. J’avais été ap­pro­ché par le PDC dé­but 2009, mais ils ont re­fu­sé de me mettre sur la liste des élec­tions au Grand Conseil de l’au­tomne sui­vant. J’avais 50 ans, si j’en­trais en po­li­tique, ce n’était pas pour at­tendre mon tour plu­sieurs an­nées. Le MCG m’a alors ac­cueilli. J’ai dit à Stauf­fer que je se­rai MCG à ma ma­nière. Je par­ta­geais les thé­ma­tiques, le cô­té mouche du coche, proche des pré­oc­cu­pa­tions des gens. Pas for­cé­ment tous les slogans.» Op­por­tu­niste, Pog­gia? Il dé­teste le mot:

«Si l’on veut dire que je sais sai­sir les op­por­tu­ni­tés, c’est sans doute vrai. Si on y lit de l’ar­ri­visme, c’est com­plè­te­ment faux.»

Élu sep­tième au gou­ver­ne­ment en 2013, il fi­nit se­cond en 2018, juste der­rière Mau­det. Une re­vanche so­ciale, une fier­té de l’ins­tant? «Si c’est le cas, ça dure dix se­condes. Je sais que la vie est trop courte. Que si on re­porte à de­main les choses, on n’est pas sûr de pou­voir les faire.» La suite? «J’éva­lue­rai en 2023 si je me re­pré­sente. J’au­rai 64 ans. Si en dix ans, on n’a pas fait ce qu’on sou­hai­tait, il est dif­fi­cile de le faire les cinq ans qui suivent.» Il est temps. Il dé­signe son bu­reau. Deux piles de dos­siers et si­gna­taires. Elles font trente cen­ti­mètres de hau­teur cha­cune.

Ge­ne­vay Yvain

Mau­ro Pog­gia, sai­si ven­dre­di après-mi­di dans son bu­reau, qu’il a meu­blé lui-même.

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