La ty­ran­nie des stats

Le Matin Dimanche - - SPORTS - UGO CURTY

Gles sta­tis­tiques ont pris une im­por­tance ca­pi­tale dans toutes les dé­ci­sions que prend le sport de haut ni­veau. Si les ac­teurs sa­luent cette évo­lu­tion, ils ap­pellent à ne pas né­gli­ger le fac­teur hu­main.

De nos té­lé­phones in­tel­li­gents aux cartes de fi­dé­li­té de notre su­per­mar­ché, en pas­sant par les voi­tures connec­tées ou notre ac­ti­vi­té en ligne, nous ne sommes plus qu’une mon­tagne de don­nées. La ré­colte de ces sta­tis­tiques est de­ve­nue la nou­velle ruée vers l’or du monde nu­mé­rique. Au coeur de ce vé­ri­table phé­no­mène de so­cié­té, le sport fait of­fice de pion­nier. Comme bien sou­vent.

Dé­sor­mais, les al­go­rithmes et les for­mules ma­thé­ma­tiques sont par­tis pre­nants de la com­pé­ti­tion de haut ni­veau. «L’uti­li­sa­tion des sta­tis­tiques dans le sport est mul­tiple: ana­lyse des per­for­mances, re­cru­te­ment (iden­ti­fi­ca­tion des pro­fils ou fixa­tion des sa­laires), coa­ching, tac­tique, dé­ve­lop­pe­ment des joueurs, en­traî­ne­ments, pré­ven­tion de bles­sures, étude de l’ad­ver­saire, entre autres pa­ra­mètres», ré­sume le spé­cia­liste Cé­dric Ram­qaj.

En Amé­rique du Nord, ce phé­no­mène existe de­puis long­temps. Les sta­tis­tiques avan­cées vont bien au-de­là du simple re­cen­se­ment des buts ou des passes dé­ci­sives. L’ana­lyse chif­frée est en­trée dans la culture du sport de com­pé­ti­tion. Les grandes ligues du sport US (bas­ket­ball, ba­se­ball, foot­ball amé­ri­cain et ho­ckey sur glace) ont for­te­ment in­ves­ti dans le do­maine. «Qu’on le veuille ou non, le mi­lieu évo­lue dans cette di­rec­tion, ex­plique le Ca­na­dien Ch­ris Mc­sor­ley, en­traî­neur de Ge­nève-ser­vette. Les pers­pec­tives de dé­ve­lop­pe­ment sont énormes. Pour l’ins­tant, nous sommes en­core dans le bac à sable.»

«Au dé­but de ma car­rière, je de­vais at­tendre le match pour sa­voir si un ad­ver­saire était droi­tier ou gau­cher. Au­jourd’hui, je sais tout avant d’en­trer sur le ter­rain» Ste­ven von Ber­gen, dé­fen­seur D’YB

Ca­pable de pré­dire 60% d’un match

Les ath­lètes, prin­ci­paux ac­teurs d’un monde en constante évo­lu­tion, ont vu leur mé­tier connaître de pro­fonds chan­ge­ments. À 35 ans, le Neu­châ­te­lois Steve von Ber­gen a vé­cu le point de bas­cule. «Au dé­but de ma car­rière, je de­vais presque at­tendre les pre­mières mi­nutes du match pour sa­voir si mon at­ta­quant était gau­cher ou droi­tier, se sou­vient l’ex-in­ter­na­tio­nal (50 sé­lec­tions) des Young Boys. Tout ce­la a bien chan­gé au­jourd’hui. Je connais tout de mes ad­ver­saires avant d’en­trer sur le ter­rain, même si je ne les ai ja­mais vus.»

Avec l’équipe de Suisse de foot­ball, de­puis 2014, les joueurs re­çoivent des cap­sules vi­déos et des sta­tis­tiques sur leurs té­lé­phones por­tables, grâce à l’ap­pli­ca­tion «Dart­fish». C’est le Vau­dois Vincent Ca­vin, co­or­di­na­teur spor­tif de L’ASF, qui est à l’ori­gine de cette ap­proche.

Cette ma­nière de tra­vailler cor­res­pond mieux à la nou­velle gé­né­ra­tion, ro­dée aux nou­velles tech­no­lo­gies. «J’ai dû m’adap­ter à cette culture nu­mé­rique, re­con­naît Ch­ris Mc­sor­ley (56 ans). Notre fa­çon de col­la­bo­rer avec des ath­lètes a lar­ge­ment évo­lué ces cinq ou dix der­nières an­nées. Les «mil­len­nials» veulent tou­jours sa­voir pour­quoi, comment. Tout en re­ce­vant les ré­ponses de ma­nière at­trac­tive. Avant, lors­qu’un en­traî­neur ex­pli­quait un choix, il y avait tou­jours une in­ter­pré­ta­tion per­son­nelle pos­sible. C’était l’avis de l’un contre ce­lui de l’autre. Au­jourd’hui, avec les sta­tis­tiques, c’est plus ra­tion­nel. Il est très dif­fi­cile d’ar­gu­men­ter contre des faits.»

Le sport col­lec­tif est-il de­ve­nu pour au­tant une suite de for­mules? Non. Même les ana­lystes le re­con­naissent. «Les sta­tis-

tiques ne pour­ront ja­mais tout quan­ti­fier, sou­tient Alexan­der Martynov, fon­da­teur de l’en­tre­prise Ice­berg spé­cia­li­sée dans le ho­ckey sur glace. Nos ana­lystes tra­vaillent sur ces pro­blèmes de re­cherches. On es­time au­jourd’hui qu’il est pos­sible de pré­voir en­vi­ron 60% d’un match.»

Quand les stats dé­ter­minent le sa­laire

Plus qu’une so­lu­tion mi­racle, les ten­dances com­posent un élé­ment de ré­ponse, par­mi d’autres. «Ces chiffres doivent être consi­dé­rés comme un ou­til pré­cieux. Mais ils ne vien­dront pas rem­pla­cer les yeux et l’ex­pé­rience des en­traî­neurs, sou­ligne le Fin­lan­dais Ville Pel­to­nen, à la tête du LHC. Au mi­lieu de cette masse d’in­for­ma­tion, notre ins­tinct pren­dra tou­jours le des­sus.» L’ana­lyste an­glais Ch­ris­to­pher Car­ling, qui a no­tam­ment col­la­bo­ré avec Man­ches­ter Uni­ted, es­time que le sys­tème at­teint ses li­mites. «Le manque de connais­sance brute des en­traî­neurs de­vient un pro­blème, vu la com­plexi­fi­ca­tion des for­mules. Par­fois, le mieux est l’en­ne­mi du bien.»

Si les sta­tis­tiques avan­cées de­viennent de plus en plus pré­cises, cer­taines zones d’ombre de­meurent. Tous les spor­tifs ne sont pas égaux face à ce trai­te­ment ana­ly­tique. Les joueurs de de­voir sont par­fois ou­bliés dans ces re­cen­se­ments mé­ti­cu­leux. «L’im­por­tance de cer­tains élé­ments de l’équipe se tra­duit moins dans les chiffres, sou­ligne le dé­fen­seur Jé­ré­mie Ka­mer­zin du CP Berne. L’éner­gie qu’ils amènent dans le ves­tiaire, leur pro­fes­sion­na­lisme, leur ca­pa­ci­té à res­pec­ter le sché­ma tac­tique, ou la passe en re­trait qui per­met de cal­mer le tem­po dans les mo­ments chauds d’un match, ne sont sou­vent pas pris en compte. Au­tant de pe­tits élé­ments qui ont un rôle ca­pi­tal.»

Cet as­pect ne s’ap­plique pas uni­que­ment au ho­ckey sur glace. «Les sta­tis­tiques après un match, c’est comme un bi­ki­ni. Ça donne une idée mais ça cache l’es­sen­tiel», image Ni­co­las Dos San­tos (31 ans) an­cien in­ter­na­tio­nal suisse et ca­pi­taine de Bon­court. «Le pro­blème, c’est que les joueurs les mieux payés sont sou­vent ceux qui ont les plus grosses stats.» Dans une ligue suisse où il est presque im­pos­sible d’être pro­fes­sion­nel en étant rem­pla­çant, cet as­pect est loin d’être ano­din. «Dans ma car­rière, j’ai no­tam­ment eu un pré­sident comp­table qui ne connais­sait rien au bas­ket. Il a même en­vi­sa­gé de faire des contrats pro­por­tion­nels au nombre de points mar­qués. C’est in­sen­sé», conclut le cham­pion du Por­tu­gal en 2017 avec Ben­fi­ca.

D’où la ten­ta­tion de l’égoïsme face à l’ef­fort al­truiste? Pour at­té­nuer cette dy­na­mique, le Fran­çais Meh­dy Ma­ry, en­traî­neur mé­ti­cu­leux d’union Neu­châ­tel, at­tache beau­coup d’im­por­tance à des don­nées a prio­ri se­con­daires. «Il y a no­tam­ment les «as­sists screen», soit l’écran dé­ci­sif po­sé par un joueur, qui a per­mis à son co­équi­pier de se dé­mar­quer pour mar­quer.»

Les nou­veaux rois du sys­tème

Le risque existe pour­tant que les joueurs soient sou­mis à un for­ma­tage afin de mieux col­ler aux sché­mas sta­tis­tiques. «Nous sommes dans une ère où les sta­tis­tiques et l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ont ten­dance à se mettre en tra­vers de l’ins­tinc­tif, de l’im­pré­vi­sible, ré­sume Tha­bo Se­fo­lo­sha, pre­mier bas­ket­teur suisse à évo­luer en NBA. Tout est cal­cu­lé. Ce­la dit, mon sen­ti­ment est mi­ti­gé. La ligue se porte bien et dé­ve­loppe un jeu of­fen­sif. Les grands ta­lents d’au­jourd’hui - Har­den, West­brook, Cur­ry - savent rayon­ner dans ce sys­tème.»

Ch­ris Mc­sor­ley ré­fute, lui aus­si, l’idée d’un re­cru­te­ment po­li­cé à la re­cherche d’un pro­fil unique. «À la base de tout, il y a le ca­rac­tère du joueur. C’est-à-dire sa ca­pa­ci­té de tra­vail, sa pas­sion, son al­truisme, son in­tel­li­gence de jeu.» Au­tant d’élé­ments que les sta­tis­tiques ne par­viennent, pas tou­jours, à re­pé­rer.

«Les sta­tis­tiques et l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle ont ten­dance à se mettre en tra­vers de l’ins­tinc­tif, de l’im­pré­vi­sible» Tha­bo Se­fo­lo­sha, bas­ket­teur en NBA

Pho­to­mon­tage LMD, Get­ty

Les sta­tis­tiques ont pris le pou­voir. Elles in­fluencent le style de jeu, la tac­tique, le re­cru­te­ment, les sa­laires.

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