La bac­té­rie de l’im­mor­ta­li­té

Le Matin Dimanche - - SCIENCES - GE­NE­VIÈVE COMBY ge­ne­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

Re­tar­der le vieillis­se­ment cel­lu­laire en s’ins­pi­rant d’un or­ga­nisme hors normes ca­pable de res­sus­ci­ter, c’est l’es­poir du bio­lo­giste Mi­ro­slav Rad­man.

Faire d’une pierre trois coups. Lut­ter à la fois contre la ma­la­die, le vieillis­se­ment et dé­fier la mort. De la science-fic­tion? Pour l’ins­tant. N’em­pêche, à l’ori­gine de cha­cun de ces phé­no­mènes, il y a un même mé­ca­nisme bio­lo­gique: l’oxy­da­tion cel­lu­laire. Alors pour­quoi ne pas ima­gi­ner qu’un jour, comme on pres­crit des antibiotiques pour ve­nir à bout d’une in­fec­tion, on puisse ad­mi­nis­trer un prin­cipe ac­tif qui nous pro­té­ge­rait des dé­gâts cau­sés par cette cor­ro­sion qui sur­vient quand l’oxy­gène se trans­forme en ra­di­caux libres dans notre or­ga­nisme.

C’est l’idée que dé­fend le bio­lo­giste fran­co-croate Mi­ro­slav Rad­man. Ce spé­cia­liste en gé­né­tique mo­lé­cu­laire et cel­lu­laire, dé­cou­vreur no­tam­ment du sys­tème d’au­to­ré­pa­ra­tion de L’ADN, dé­taille dans son livre «Le code de l’im­mor­ta­li­té» un pan éton­nant de la science. Celle qui ex­plore comment nous pour­rions re­mon­ter l’hor­loge bio­lo­gique. Pour ce­la, il faut s’in­té­res­ser aux pro­téines.

«Au­jourd’hui, les gènes sont très po­pu­laires, or une cel­lule peut tout à fait vivre sans. Nos glo­bules rouges, par exemple, n’ont au­cun ADN. C’est vrai, les gènes pos­sèdent le plan de construc­tion des pro­téines, mais ce sont elles qui font tout le tra­vail de la vie», ré­sume le scien­ti­fique. Les pro­téines as­surent no­tam­ment la res­tau­ra­tion gé­né­rale de notre or­ga­nisme, ré­parent ce qui est oxy­dé. À force, elles aus­si s’usent, s’oxydent et meurent. Pour Mi­ro­slav Rad­man, le vieillis­se­ment s’ap­pa­rente à «une dé­gé­né­res­cence des pro­téines dont la source prin­ci­pale est la cor­ro­sion. Comme pour une voi­ture.»

Ré­sis­tante aux ra­dia­tions

C’est donc là qu’il fau­drait agir. Pour­quoi pas en s’ins­pi­rant d’or­ga­nismes hors normes, comme cette bac­té­rie ca­pable de sur­vivre aux condi­tions les plus ex­trêmes qui pas­sionne Mi­ro­slav Rad­man. L’éton­nante Dei­no­coc­cus ra­dio­du­rans, qui doit son nom au fait qu’elle ré­siste aux ra­dia­tions, a été dé­cou­verte en 1956 (lire l’en­ca­dré).

Ni toxique, ni pa­tho­gène pour l’être hu­main, ce mi­cro-or­ga­nisme pos­sède une ré­sis­tance phé­no­mé­nale. Si elle semble mou­rir sous l’ef­fet des ra­dia­tions, c’est pour mieux se ré­gé­né­rer en­suite. Pour au­tant qu’elle se trouve dans un en­vi­ron­ne­ment nu­tri­tif fa­vo­rable. Peu im­porte que son ADN soit frag­men­té, déshy­dra­té, il peut se re­cons­ti­tuer et re­trou­ver son état ini­tial et Dei­no­coc­cus ra­dio­du­rans «res­sus­ci­ter» un nombre illi­mi­té de fois.

La par­ti­cu­la­ri­té de cette bac­té­rie tient jus­te­ment au fait que ses pro­téines s’oxydent à des doses d’ir­ra­dia­tion bien plus éle­vées que celles d’autres or­ga­nismes. Mi­ro­slav Rad­man, lui, a même pu iso­ler l’élé­ment qui lui confère le pou­voir de res­sus­ci­ter: des mé­ta­bo­lites au com­por­te­ment «sa­cri­fi­ciel», se­lon le bio­lo­giste. «Ce sont de pe­tites mo­lé­cules qui, syn­thé­ti­sées en grande quan­ti­té, agissent comme un pa­ra­pluie contre l’ac­ti­vi­té cor­ro­sive des ra­di­caux libres qui at­taquent les autres mo­lé­cules, pré­cise-t-il. Je les ai qua­li­fiées de sa­cri­fi­cielles, parce que leur seul rôle dans la vie, c’est de se faire oxy­der. C’est la pro­tec­tion la plus pri­mi­tive qui soit.»

Peut-être pour­rait-on se ser­vir de ces mé­ta­bo­lites pour amé­lio­rer nos propres mé­ca­nismes de lutte contre le vieillis­se­ment, même si l’être hu­main, dont l’es­pé­rance de vie ap­proche du siècle, fait dé­jà par­tie des es­pèces re­la­ti­ve­ment bien pro­té­gées contre l’oxy­da­tion cel­lu­laire. C’est une des pistes ex­plo­rées par Mi­ro­slav Rad­man, qui pour­suit ses tra­vaux. Il s’ap­prête d’ailleurs à pu­blier deux études por­tant sur la sus­cep­ti­bi­li­té des pro­téines d’un in­di­vi­du à se faire oxy­der. «Chez nous, elles sont de­ve­nues de plus en plus ré­sis­tantes à l’oxy­da­tion grâce à l’évo­lu­tion, mais dès qu’une pro­téine est un peu im­par­faite dans sa struc­ture, elle re­de­vient sen­sible à l’oxy­da­tion. C’est la base de la pré­dis­po­si­tion in­di­vi­duelle aux ma­la­dies du vieillis­se­ment (alz­hei­mer, par­kin­son, can­cer, etc.) que nous avons iden­ti­fiée», se fé­li­cite-t-il.

Ces dé­cou­vertes per­met­tront-elles un jour d’éla­bo­rer une sorte de cui­rasse mo­lé­cu­laire qui pro­té­ge­ra nos pro­téines de l’oxy­da­tion, re­pous­sant du même coup l’ap­pa­ri­tion des ma­la­dies liées au vieillis- se­ment? Il s’agi­rait d’un pro­grès mé­di­cal «aus­si ra­di­cal que l’in­ven­tion des vac­cins», es­time Mi­ro­slav Rad­man, qui, s’il tra­vaille à dé­fier la mort, re­fuse fer­me­ment d’être as­so­cié aux trans­hu­ma­nistes. «L’idée de de­ve­nir une console à pro­thèses élec­tro­niques et chi­miques ne me plaît pas du tout, ré­torque-t-il. L’ap­proche qui consiste à ra­len­tir le vieillis­se­ment me semble plus simple, moins ris­quée et, dans un sens, plus saine, car on reste soi­même. Il n’y a pas de mal à avoir bio­lo­gi­que­ment 40 ans alors qu’on en a chro­no­lo­gi­que­ment 80. Per­son­nel­le­ment, je consi­dère le vieillis­se­ment bio­lo­gique comme un van­da­lisme cultu­rel. Il rend ma­lade, il tue les gens au mo­ment où ils pour­raient être les plus pro­duc­tifs: les en­fants sont grands, vous avez la connais­sance, l’ex­pé­rience, mais la bio­lo­gie vous en­voie à la pou­belle. Quel dom­mage…»

Mi­chael J Da­ly/keys­tone

«Dei­no­coc­cus ra­dio­du­rans» a été dé­cou­verte en 1956.

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