Un chauf­feur de bus sur trois conduit sans être en état de le faire

Le Matin Dimanche - - LA UNE - SÉ­BAS­TIEN JUBIN

Une étude dresse un bi­lan sombre de la pro­fes­sion: ma­lades, stres­sés, agres­sés, les conduc­teurs de bus se disent mal­me­nés.

À la ques­tion «Pre­nez-vous le vo­lant en étant tou­jours en pleine pos­ses­sion de vos moyens?», un tiers des chauf­feurs de bus ré­pond que non. C’est ce que ré­vèle une en­quête me­née par le Syn­di­cat du per­son­nel des trans­ports (SEV) au­près de 497 pro­fes­sion­nels entre 25 et 65 ans et ré­vé­lée en pri­meur dans nos pages. Sa conclu­sion est sans ap­pel: le bi­lan de san­té de la pro­fes­sion est des plus in­quié- tants. Autre chiffre in­quié­tant, un tiers des chauf­feurs dé­clare avoir été at­teint par une ma­la­die liée au tra­vail en 2018. «Il faut faire at­ten­tion aux pié­tons, aux cy­clistes, la vi­gi­lance doit être per­ma­nente», ex­plique un chauf­feur ge­ne­vois. Il dé­nonce aus­si des temps de par­cours dif­fi­ci­le­ment réa­li­sables. Ce qui ajoute à la grogne des usa­gers, et donc au stress des chauf­feurs: «Le stress nour­rit le stress.»

«Oui, le cli­mat gé­né­ral se pé­jore. Il faut un sa­cré ta­lent et une bonne condi­tion phy­sique pour te­nir bon», scande un em­ployé des TPG. L’état de san­té des chauf­feurs de bus en Suisse est, de fait, pré­oc­cu­pant. Une en­quête in­terne, me­née par le Syn­di­cat du per­son­nel des trans­ports (SEV) au­près de 497 pro­fes­sion­nels entre 25 et 65 ans, ré­vé­lée en pri­meur par «Le Ma­tin Di­manche», dresse un bi­lan de san­té in­quié­tant de la pro­fes­sion. L’échan­tillon se veut re­pré­sen­ta­tif des trois ré­gions lin­guis­tiques (Suisse ro­mande, alé­ma­nique et Tes­sin) et des en­tre­prises. Se­lon nos in­ves­ti­ga­tions, toute la cor­po­ra­tion est concer­née.

Mal­gré des sa­laires cor­rects (lire l’en­ca­dré), la pro­fes­sion a per­du de son at­trac­ti­vi­té. Plu­sieurs élé­ments entrent en jeu: les ho­raires aty­piques, la pé­ni­bi­li­té, le stress, les troubles phy­siques. Dans un in­ter­valle de huit ans (ndlr: le même ques­tion­naire avait été sou­mis aux conduc­teurs en 2010), les condi­tions de tra­vail se pé­jorent dans un mé­tier où la po­pu­la­tion de conduc­teurs est vieillis­sante (un quart d’entre eux a entre 56 et 65 ans) et où les en­tre­prises éprouvent des dif­fi­cul­tés à re­cru­ter du per­son­nel qua­li­fié.

Un pour­cen­tage qui frise le code

L’étude du SEV ex­pose un chiffre qui sus­cite l’ef­fa­re­ment. À la ques­tion «Pre­nez­vous le vo­lant en étant tou­jours en pleine pos­ses­sion de vos moyens?» un tiers des son­dés ré­pond que… non! Ch­ris­tian Fan­khau­ser est le res­pon­sable du sec­teur bus au SEV: «De nom­breux em­ployés pré­fèrent se rendre au tra­vail en étant ma­lades que de de­voir jus­ti­fier leurs ab­sences. La po­li­tique de ges­tion de l’ab­sen­téisme mise en place par les en­tre­prises est très sou­vent res­sen­tie comme une mise sous pres­sion.» Et le risque pour les pas­sa­gers? «Ce­la de­vrait nous obli­ger à ré­flé­chir à leur sé­cu­ri­té et, en cas d’ac­ci­dent im­pli­quant un chauf­feur ju­gé «in­apte au ser­vice», quant à sa res­pon­sa­bi­li­té et celle de son em­ployeur.» Pour le syn­di­cat, il y a deux so­lu­tions concrètes pour ré­gler le ma­laise dans la branche: sup­pri­mer les jour­nées de dix heures et plus et re­cru­ter da­van­tage de per­son­nel.

Par­mi les autres élé­ments pré­pon­dé­rants sou­le­vés par le rap­port, une aug­men­ta­tion fla­grante des troubles du som­meil (50%) et de l’ap­pé­tit-di­ges­tion (34%). Ce­la in­quiète le syn­di­ca­liste lau­san­nois: «Les ef­fets du tra­vail de nuit et des ho­raires ir­ré­gu­liers sont avé­rés sur la som­no­lence. La qua­li­té et la du­rée du som­meil sont dé­con­cer­tantes. Ce­la in­fluence aus­si la san­té psy­chique et les per­for­mances cog­ni­tives. Pas­ser une mau­vaise nuit et être à dis­po­si­tion de son em­ployeur plus de dix heures n’est pas sans consé­quence.»

En 2018, tou­jours se­lon l’en­quête, près de 50% des chauf­feurs de bus af­firment avoir man­qué le tra­vail pour rai­son de san­té et un tiers dé­clare avoir été at­teint par une ma­la­die liée au tra­vail. Jé­rôme Fay conduit les bus des Trans­ports pu­blics ge­ne­vois (TPG) de­puis trente ans. Ce sexa­gé­naire constate les dé­gâts. «Avec nos ho­raires ir­ré­gu­liers, nos re­pas pris à n’im­porte quelle heure, la pres­sion sur les ca­dences, oui, le cli­mat gé­né­ral em­pire. À Ge­nève, on na­vigue tou­jours au­tour des 10% d’ab­sen­téisme.» Le pro­fes­sion­nel dé­plore l’ac­cu­mu­la­tion de stress: «Pour moi, le pire, c’est une jour­née où je passe huit heures sur la route. Il faut faire at­ten­tion aux pié­tons, aux cy­clistes, la vi­gi­lance doit être per­ma­nente.» Le chauf­feur ge­ne­vois dé­nonce aus­si des temps de par­cours dif­fi­ci­le­ment réa­li­sables. Ce qui ajoute à la grogne des usa­gers. «Sou­vent, ce n’est pas pos­sible de te­nir les ho­raires. Alors, dans une grande ville où chaque pas­sa­ger a ses propres pro­blèmes, l’état ner­veux est exa­cer­bé et le stress nour­rit le stress», conclut Jé­rôme Fay, ré­si­gné.

Ces in­ci­vi­li­tés qui stressent

L’en­quête ré­vèle en ef­fet qu’un em­ployé sur deux (51%) dit souf­frir du stress alors que, se­lon Job Stress in­dex 2018, un sa­la­rié sur quatre en souffre en Suisse. La con-

SAN­TÉ AU TRA­VAIL Une étude dresse un bi­lan sombre de la pro­fes­sion: ma­lades, stres­sés, agres­sés, les conduc­teurs de bus se disent mal­me­nés par un tra­vail de plus en plus pé­nible. «Avant, c’était tout rose. Au­jourd’hui, c’est beau­coup plus pé­nible. La clien­tèle est plus im­per­son­nelle. Ils entrent, ils sortent, ne disent plus bon­jour» Ber­nard Clerc, chauf­feur de bus des Trans­ports pu­blics fri­bour­geois

duite avec des condi­tions de tra­fic dense est un fac­teur in­hé­rent au tra­vail de chauf­feur. L’agres­si­vi­té des autres usa­gers, la mul­ti­pli­ca­tion des deux-roues sont d’autres rai­sons ma­jeures. «Ce­la se tra­duit dans l’at­ti­tude sur la route», sou­ligne Ch­ris­tian Fan­khau­ser.

Le té­moi­gnage de Ber­nard Clerc, chauf­feur de bus aux Trans­ports pu­blics fri­bour­geois, est élo­quent. Ce qua­dra­gé­naire, qui me­sure 1,90 m, tra­vaille de­puis dix­sept ans aux TPF. «Avec le poids des an­nées, je res­sens ce mau­vais stress. Avant, c’était tout rose. Au­jourd’hui, c’est beau­coup plus pé­nible. La clien­tèle est plus im­per­son­nelle. Ils entrent, ils sortent, ne disent plus bon­jour.» Ber­nard Clerc af­firme se faire in­sul­ter tous les jours. «Im­bé­cile, trou du c…, c’est qua­si quo­ti­dien. J’en­caisse car je mets ça sous le coup d’une co­lère pas­sa­gère ou de la peur de ra­ter une cor­res­pon­dance.»

Mal­gré le stoï­cisme qu’af­fiche le chauf­feur fri­bour­geois, les consé­quences sont im­mé­diates sur son état men­tal. «Je suis moins conci­liant, j’ai ten­dance à me fâ­cher plus fa­ci­le­ment, même si je ne l’ex­té­rio­rise pas. Alors, après le bou­lot, il est im­por­tant de me vi­der la tête et ne pas res­ter le nez dans mon gui­don. Moi, c’est le sport qui m’aide.»

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