Le mil­liar­daire War­ren Buf­fet a-t-il per­du son flair?

Le Matin Dimanche - - ECONOMIE - OLI­VIER WURLOD

De­puis quelques mois, ce­lui que Wall Street sur­nomme l’«oracle d’oma­ha» vit une pé­riode com­pli­quée sur les mar­chés.

Il y a deux ans, dans sa lettre aux ac­tion­naires, War­ren Buf­fet com­pa­rait les pa­trons de hedge funds, «ces gens de Wall Street», à des singes. À 86 ans, l’in­fluence du mil­liar­daire amé­ri­cain sur les mar­chés était alors tou­jours aus­si forte et son fonds d’in­ves­tis­se­ment Berk­shire Ha­tha­way pour­sui­vait pai­si­ble­ment sa route, al­lant même jus­qu’à dé­pas­ser le seuil sym­bo­lique des 300 000 dol­lars l’ac­tion en fin d’an­née.

De­puis quelques mois, la si­tua­tion est lé­gè­re­ment dif­fé­rente. Ce­lui que Wall Street sur­nomme l’«oracle d’oma­ha» vit une pé­riode par­ti­cu­liè­re­ment com­pli­quée. L’an­née pas­sée, son fonds connu pour ses po­si­tions dans le pri­vate equi­ty (ac­qui­si­tion de groupes non co­tés) et la dé­ten­tion de parts im­por­tantes dans plu­sieurs so­cié­tés a ain­si vu son bé­né­fice net chu­té à 4 mil­liards de dol­lars, contre 45 mil­liards une an­née plus tôt. À lui seul, le qua­trième tri­mestre 2018 a coû­té 25,4 mil­liards de pertes au pro­prié­taire de Berk­shire Ha­tha­way.

Et le ré­cent dé­sastre bour­sier de Kraft Heinz (lire ci-des­sous) laisse au­gu­rer un dé­but d’an­née 2019 aus­si ca­tas­tro­phique. En une seule séance, soit en moins de sept heures, le dé­ten­teur de 26% des parts du roi du ket­chup et des ma­ca­ro­nis au fro­mage per­dait 4 mil­liards de dol­lars.

Dé­pas­ser par les nou­velles tech­no­lo­gies

Les contre-per­for­mances de plu­sieurs po­si­tions phares de son fonds (à l’exemple de celles dans Wells Far­go, Bank of Ame­ri­ca ou en­core Co­ca-co­la et Kraft Heinz) n’ex­pliquent qu’en par­tie les dif­fi­cul­tés ac­tuelles. Au­jourd’hui, ce sont plu­sieurs in­ves­tis­se­ments dans les nou­velles tech­no­lo­gies qui re­mettent en ques­tion la sa­ga­ci­té du mul­ti­mil­liar­daire et laisse pla­ner un doute: sait-il tou­jours flai­rer les bons coups?

Son mou­ve­ment sur Apple est par­ti­cu­liè­re­ment par­lant. En août 2018, l’amé­ri­cain ache­tait plus d’un de­mi-mil­lion de titres sup­plé­men­taires. En termes d’agen­da, ce der­nier ne pou­vait pas faire pire. À peine ache­tées, les ac­tions de la marque à la pomme ont som­bré, en­traî­nant dans leur sillage l’en­semble des mar­chés fi­nan­ciers.

War­ren Buf­fet ne s’en cache pas. Il ré­pète de­puis des an­nées être com­plè­te­ment dé­pas­sé par les nou­velles tech­no­lo­gies. En par­lant d’ama­zon ou de Mi­cro­soft, il af­firme ne pas sa­voir «où va ce jeu». Dans le do­maine du cloud, au su­jet de la so­cié­té Oracle, dans la­quelle son fonds a in­ves­ti plus de 2 mil­liards du­rant quelques mois en 2018, War­ren Buf­fet confes­sait sur CNBC ne pas «com­prendre ce bu­si­ness». Deux ans plus tôt, il s’ex­cu­sait de­vant ses ac­tion­naires des quelques op­por­tu­ni­tés qu’il n’a pas su sai­sir. En tête: Google et Ama­zon. Pour­tant, il ra­conte que Lar­ry Page en per­sonne est ve­nu lui de­man­der con­seil au mo­ment où sa so­cié­té, au­jourd’hui re­bap­ti­sée Al­pha­bet, en­trait en Bourse.

«La phi­lo­so­phie éla­bo­rée par War­ren Buf­fet per­dure et per­du­re­ra bien après sa mort»

War­ren Buf­fet reste un mo­dèle

Ain­si, une ques­tion se pose: War­ren Buf­fet mé­rite-t-il en­core son sur­nom d’«oracle d’oma­ha» et est-il tou­jours cette ré­fé­rence in­con­tour­nable aux yeux de sa pro­fes­sion ou au contraire to­ta­le­ment has been? Sur ce point, les avis di­vergent. «Certes, il a fait une belle car­rière, mais sa grande époque est clai­re­ment der­rière», es­time An­ton Suss­land. Se­lon cet ana­lyste fi­nan­cier in­dé­pen­dant, «le dé­ca­lage entre sa ré­pu­ta­tion, son dis­cours et ses ac­tions les plus ré­centes prouve à quel point il est dé­pas­sé par un monde de la fi­nance qui n’a plus rien à voir avec ce­lui qui a per­mis à l’amé­ri­cain de bâ­tir son em­pire et d’en­gran­ger les mil­liards au XXE siècle».

Sans nier une cer­taine baisse de l’au­ra du cé­lèbre in­ves­tis­seur, Tho­mas Veillet consi­dère que la phi­lo­so­phie éla­bo­rée par War­ren Buf­fet per­dure et per­du­re­ra bien après sa mort. Le tra­der et fon­da­teur du site In­ves­tir.ch sa­lue «sa mé­thode d’in­ves­tis­se­ment sur le très long terme et sur­tout la ca­pa­ci­té de l’amé­ri­cain à res­ter sourd au brou­ha­ha dé­sor­mais in­ces­sant des mar­chés. Sans ce­la, il n’au­rait pas réus­si à sur­vivre à au­tant de crises.»

Sa­me­di der­nier, dans sa lettre an­nuelle à ses ac­tion­naires, War­ren Buf­fet n’a fait au­cune al­lu­sion à un éven­tuel dé­part à la re­traite. Bien au contraire, ce­lui qui fê­te­ra bien­tôt ses 89 prin­temps rêve dé­jà d’une fu­ture ac­qui­si­tion «élé­phan­tesque». «Même à mon âge, cette pos­si­bi­li­té fait battre mon coeur plus ra­pi­de­ment», ex­pli­quet-il. Dor­mant sur un ta­pis de cash de quelque 112 mil­liards de dol­lars, le dé­fi du mil­liar­daire se­ra de trou­ver la bonne op­por­tu­ni­té en 2019 afin de prou­ver qu’il est bel et bien tou­jours l’«oracle d’oma­ha».

Reu­ters

À 88 ans, War­ren Buf­fet ne veut tou­jours pas en­tendre par­ler de re­traite et rêve dé­jà d’une fu­ture ac­qui­si­tion «élé­phan­tesque».

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