«Je n’aime pas les au­to­goals»

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - CH­RIS­TOPHE PAS­SER

Trop vieux pour rem­pi­ler à Berne, Da­niel Bré­laz? Si quelques voix le disent par­mi les Verts, ça ne de­vrait pas l’em­pê­cher de se battre en­core une fois pour un siège au Con­seil na­tio­nal.

Si les Verts avaient le goût des dé­co­ra­tions, il s’avan­ce­rait fa­çon vieux gé­né­ral so­vié­tique, le poi­trail cou­vert par les mé­dailles. Car il a bien mé­ri­té du par­ti, Da­niel Bré­laz, 69 ans, et en lice – la dé­ci­sion fi­nale sur les can­di­dats se­ra of­fi­cia­li­sée lors d’une as­sem­blée pré­vue le 28 mars – pour dé­fendre son siège de conseiller na­tio­nal vau­dois à Berne, l’au­tomne pro­chain. Bré­laz est presque à lui seul l’his­toire des Verts can­to­naux. À 29 ans, il était même le pre­mier éco­lo­giste du monde à être élu dans un par­le­ment na­tio­nal. Il a pas­sé en­suite vingt-six ans et de­mi (il adore la pré­ci­sion du «de­mi») à la Mu­ni­ci­pa­li­té de Lau­sanne, dont «presque» quinze en tant que syn­dic. Et aus­si vingt ans au Grand Con­seil vau­dois. En­fin, pour le mo­ment, bien­tôt dix-huit an­nées au Con­seil na­tio­nal. «Si je suis ré­élu, je dé­pas­se­rai les vingt ans à Berne. Ce­la en trois pé­riodes, ce qui est unique, se­lon moi.»

Voi­là pour le pal­ma­rès, im­pres­sion­nant, de ce­lui qui aime tant les chiffres, et tente sans cesse de mettre en équa­tion la vie po­li­tique. Mais en cette fin d’hi­ver, il est un peu contes­té, Bré­laz. Il n’a pas l’air d’un gé­né­ral, as­sis dans le cé­lèbre Ca­fé Ro­mand de Lau­sanne, plu­tôt d’un bris­card aux aguets, avec comme sou­vent un cos- tume pas neuf, dont on ne sait s’il est taillé trop grand ou trop pe­tit. Quant à sa cra­vate, n’y re­ve­nons pas.

Une pe­tite fronde existe ain­si, dans son propre par­ti, dont les son­dages disent qu’il a le vent dans le dos, ba­taille pour le cli­mat oblige. Il en est, no­tam­ment le Jeune Vert Ilias Pan­chard qui s’en est ou­vert dans le quo­ti­dien «Le Temps», pour ima­gi­ner qu’il faille pro­fi­ter de cette bonne conjonc­ture pour se dé­bar­ras­ser de lui. Et, sur l’air connu de «place aux jeunes», re­fu­ser à Da­niel Bré­laz une nou­velle can­di­da­ture au par­le­ment fé­dé­ral.

«Ce n’est pas la pre­mière fois que je suis contes­té», com­mence-t-il par sou­li­gner. Il rap­pelle qu’en 2007 dé­jà, lors­qu’il avait vou­lu re­tour­ner à Berne, «un tiers de l’as­sem­blée can­to­nale des Verts s’y était op­po­sé». Quatre ans plus tard, il avait pour­tant dû re­non­cer, les éco­lo­gistes ayant entre-temps adop­té des di­rec­tives sur le non-cu­mul des man­dats (Bré­laz était alors à la tête de la Mu­ni­ci­pa­li­té lau­san­noise). Go­gue­nard, il pré­cise: «C’est alors que nous avons per­du le troi­sième siège au Na­tio­nal.» En 2015, il avait fait un nou­veau re­tour, pro­met­tant de re­non­cer à son poste en ville l’an­née sui­vante. «Mais ma place de lo­co­mo­tive sur la liste avait aus­si fait l’ob­jet d’un vote.»

Er­reur stra­té­gique

Com­ment ana­lyse-t-il le ques­tion­ne­ment de cette fin d’hi­ver? «Il y a deux ex­pli­ca­tions pos­sibles. La pre­mière, que je veux croire la plus vrai­sem­blable, c’est qu’ilias Pan­chard est sim­ple­ment dé­çu de ne pas être sur la liste des 19 can­di­dats Verts.» Le par­ti a en ef­fet lan­cé un ap­pel aux can­di­da­tures, en a re­çu plus d’une tren­taine, son co­mi­té a dû éli­mi­ner un cer­tain nombre d’entre elles, dont Pan­chard. «La se­conde est plus dé­plai­sante. Ilias Pan­chard fait par­tie de l’aile la plus à gauche des Verts. Il se peut dès lors qu’il s’agisse pour lui d’éli­mi­ner les élé­ments qui se sont mon­trés, comme moi, ou­verts à des com­pro­mis avec d’autres par­tis pour faire avan­cer nos idées.» Au­tre­ment dit, une frange des Verts sou­hai­te­rait un par­ti confi­né dans l’op­po­si­tion dure. «C’est une at­ti­tude qui nous em­pê­che­rait d’avoir la moindre in­fluence sur les dos­siers qui nous im­portent.» Est-ce qu’il y en a un sur le­quel il sou­haite s’en­ga­ger dans les an­nées à ve­nir? «Je fais par­tie de la Com­mis­sion des fi­nances, mais elle in­té­resse peu les mé­dias. C’est tech­nique, as­sez in­grat, les af­faires de bud­get. Mais je pense par exemple qu’il faut s’in­ter­ro­ger sur le frein à l’en­det­te­ment. Pas le sup­pri­mer, mais le ré­amé­na­ger. Chaque an­née, on fait un bud­get pru­dent, puis il y a un bé­né­fice en mil­liards de francs: ça ne va pas.»

On de­vine entre les lignes qu’il n’y croit pas trop, à la fronde pos­sible du 28 mars, Bré­laz. Il ver­ra bien. Comme d’or­di­naire, il y re­vient en fai­sant les comptes: «Me vi­rer de la liste se­rait une grave er­reur stra­té­gique. Par ma pré­sence, j’amène en tout cas 10 000 suf­frages pris aux autres par­tis, ce­la re­pré­sente 0,5%. Et si j’étais éjec­té, alors que je suis un élu sor­tant, après une seule lé­gis­la­ture (ndlr: Bré­laz en est à sa cin­quième au to­tal, pour le mo­ment, mais n’est re­ve­nu au par­le­ment qu’en 2015), sans avoir d’autre re­proche à me faire que d’être vieux et en­com­brant, je pense que ce­la re­pré­sen­te­rait au to­tal 1% de per­du pour les Verts. Pour re­con­qué­rir un troi­sième siège, ce­la peut être dé­ter­mi­nant.»

On es­saie, c’est dif­fi­cile avec lui, de par­ler d’autre chose que des chiffres et de leur ru­desse im­pi­toyable. Il a fait ce par­ti. «Je crois tou­jours à l’ave­nir des Verts, s’ex­clame-t-il, mais je n’aime pas les au­to­goals.» Voit-il dans la grogne une vague in­gra­ti­tude? «Si c’est un phé­no­mène qui n’est le fait que de deux ou trois per­sonnes, si­tuées sur les ailes très à gauche du par­ti, ça fait par­tie de la vie po­li­tique. Mais si c’était la ma­jo­ri­té qui me je­tait de la liste, oui, on pour­rait par­ler d’une cer­taine forme d’in­gra­ti­tude. J’ai consa­cré ma vie à ce par­ti, je n’ai pas re­chi­gné en heures de tra­vail, ni en dons fi­nan­ciers. Et en plus j’au­rai la crainte que les in­cen­diaires aient mis le feu à la mai­son.»

Et cette his­toire d’âge? «Re­gar­dez Ber­nie San­ders, aux États-unis: il a 77 ans, en plus les jeunes élec­teurs l’adorent. Et je ne veux pas m’ac­cro­cher: si je suis ré­élu, je par­ti­rai cou­rant 2022, il me reste à dé­ter­mi­ner le mois exact. Ce­la fe­ra de la place pour une nou­velle per­sonne.»

Un livre prêt pour pu­bli­ca­tion

Il a tou­jours tra­vaillé beau­coup, voire trop. «En quit­tant la Mu­ni­ci­pa­li­té de Lau­sanne, j’ai fait un pa­lier de dé­com­pres­sion. Je suis pas­sé de 80 heures par se­maine à 30 en­vi­ron. Pas­ser de 80 à 0 d’un seul coup, je crois que ce­la au­rait po­sé pro­blème.» Tout de même, que fait-il des 50 heures qu’il a dé­jà ga­gnées? «Je dors un peu plus. Je fais plus sou­vent les com­mis­sions. Je lis un peu plus.» Sur­tout il a écrit un livre, mais il at­tend de sa­voir s’il est dé­fi­ni­ti­ve­ment sur la liste des élec­tions fé­dé­rales pour le pu­blier. «Ce­la parle de l’im­pact sur l’ave­nir des grandes dis­rup­tions ac­tuelles, celles qui concernent l’éner­gie, les trans­ports par exemple. Si je suis sur la liste, je pu­blie­rai dès le prin­temps. Si­non, j’hé­site à le faire.»

Il ne rêve pas de re­traite. On de­vine plu­tôt un lé­ger ver­tige face au vide. Dans trois ans il fau­dra bien faire autre chose que de la po­li­tique. Alors, dé­cou­vrir le monde? «Ma­rie-ange n’aime pas voya­ger.» Al­ler à la chasse aux pa­pillons? «Les Verts ne chassent pas les pa­pillons, ils les pro­tègent.»

Yvain Ge­ne­vay

Da­niel Bré­laz sai­si au Ca­fé Ro­mand de Lau­sanne, au mi­lieu de cette se­maine.

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