«La to­lé­rance à la haine des juifs peut s’ins­tal­ler dans nos so­cié­tés»

Pour­quoi n’en a-t-on ja­mais fi­ni avec la haine an­ti­juive? Les ex­pli­ca­tions de Del­phine Horvilleur, rab­bin fran­çaise, qui pu­blie «Ré­flexions sur la ques­tion an­ti­sé­mite».

Le Matin Dimanche - - ACTEURS - MI­CHEL AUDÉTAT mi­chel.au­de­[email protected]­ma­tin­di­manche.ch

L’an­ti­sé­mi­tisme est-il un ra­cisme comme les autres?

C’est une ques­tion com­plexe à la­quelle je ré­ponds non. Mais en rap­pe­lant d’abord ce qui peut pa­raître une évi­dence: consi­dé­rer que le ra­cisme et l’an­ti­sé­mi­tisme ne re­lèvent pas exac­te­ment des mêmes pro­ces­sus men­taux, ce n’est pas éta­blir une hié­rar­chie entre les deux. Il faut bien sûr les com­battre si­mul­ta­né­ment, sans lais­ser sup­po­ser que l’un se­rait plus grave que l’autre. Mais, pour bien les com­battre l’un et l’autre, il faut aus­si com­prendre en quoi ils dif­fèrent. Le ra­cisme peut être dé­fi­ni comme une xé­no­pho­bie pure. C’est un re­jet de l’autre pour ce qu’il n’a pas: la même cou­leur de peau, la même na­tio­na­li­té ou le même ac­cent que moi. On se po­si­tionne ain­si au-des­sus de l’autre qu’on re­jette parce qu’il se­rait moins que soi, pas as­sez ce­ci ou ce­la. Dans l’an­ti­sé­mi­tisme, de fa­çon trou­blante, c’est sou­vent le pro­ces­sus in­verse qui est à l’oeuvre. On dit que les juifs ac­ca­parent le pou­voir, l’ar­gent, les pri­vi­lèges… On leur re­proche ain­si d’avoir plus que soi, de pos­sé­der quelque chose qu’on au­rait dû pos­sé­der ou d’être ce qu’on au­rait dû être. Il y a dans l’an­ti­sé­mi­tisme une part d’en­vie et de ja­lou­sie qui le rap­proche d’un com­plexe d’in­fé­rio­ri­té. Pour l’an­ti­sé­mite, c’est comme si les juifs usur­paient la place qui de­vait lui re­ve­nir.

Dans le livre que vous pu­bliez, vous al­lez cher­cher la fi­gure de l’an­ti­sé­mite dans les textes sa­crés et la lit­té­ra­ture rab­bi­nique. Pour­quoi ce choix?

On a écrit sur l’an­ti­sé­mi­tisme beau­coup de livres qui l’en­vi­sagent sous des angles his­to­riques, so­cié­taux ou psy­cha­na­ly­tiques. En re­vanche, on s’est ra­re­ment pen­ché sur la ma­nière dont les textes sa­crés et l’exé­gèse juive pensent ce phé­no­mène. C’est un exer­cice un peu com­pli­qué, dans la me­sure où ce n’est ja­mais à la vic­time, quelle qu’elle soit, d’ex­pli­quer le mo­tif ou le geste de son bour­reau. Mais il est in­té­res­sant de voir com­ment les juifs, à tra­vers les siècles, se sont ra­con­té cette his­toire d’un mal dont on ne vient pas à bout pour mettre en garde les gé­né­ra­tions sui­vantes. Les rab­bins leur en­seignent, par­fois avec beau­coup d’hu­mour, com­ment res­ter de­bout et ac­teurs de l’his­toire. Cette sa­gesse ne vaut pas seule­ment pour les juifs qui ont souf­fert, souffrent ou souf­fri­ront de l’an­ti­sé­mi­tisme. Il me te­nait à coeur de mon­trer que cette le­çon de ré­si­lience rab­bi­nique peut pro­fi­ter à tout le monde.

La haine an­ti­juive a-t-elle une ori­gine? On a le sen­ti­ment qu’il y a de la haine an­ti­juive dès qu’il y a des juifs. C’est ce que montrent les textes rab­bi­niques: dès que le juif pa­raît, l’an­ti­sé­mite pa­raît en même temps que lui. Quelque chose naît de la même ma­trice. Pour les rab­bins, le juif et l’an­ti­sé­mite sont comme deux ar­ché­types pour par­ler de l’iden­ti­té. Pour eux, l’iden­ti­té juive est tou­jours en che­min. Elle est mou­vante, po­reuse. Elle n’a ja­mais fi­ni de dire qui elle est. D’un autre cô­té, la sa­gesse juive dis­cerne au coeur de la souf­france an­ti­sé­mite une in­ca­pa­ci­té à vivre avec le doute, la po­ro­si­té, l’in­com­plé­tude: l’an­ti­sé­mite est tou­jours un in­té­griste de l’in­té­gri­té. En réa­li­té, cette dua­li­té iden­ti­taire existe en cha­cun de nous.

C’est cette dua­li­té iden­ti­taire qu’illustre la ri­va­li­té bi­blique entre Ja­cob et Ésaü? Oui. Ja­cob et Ésaü sont des frères ju­meaux. Dans la lit­té­ra­ture rab­bi­nique, le pre­mier va in­car­ner l’an­cêtre du juif et le se­cond l’an­cêtre de l’an­ti­sé­mite. Entre eux, le com­bat a dé­jà dé­bu­té dans le ventre de leur mère: «Les fils se bat­taient en elle», dit la Ge­nèse. Il ne faut pas y voir un com­bat entre deux per­sonnes, mais entre deux fa­çons d’ap­pré­hen­der son iden­ti­té. L’iden­ti­té d’ésaü est don­née par des dé­tails qui peuvent sem­bler de prime abord anec­do­tiques. La Bible dit par exemple qu’il est né cou­vert de poils. Cette pi­lo­si­té si­gni­fie qu’il est dé­jà fi­ni, abou­ti, pu­bère dès sa nais­sance. C’est comme s’il s’ap­pe­lait «Je suis dé­jà ar­ri­vé» ou «Je suis une fois pour toutes». Alors que son frère ju­meau, né juste après lui, porte un nom trou­blant: Ja­cob si­gni­fie «ce­lui qui suit», «ce­lui qui ta­lonne», ce qu’on pour­rait aus­si tra­duire par «à suivre». En fait, ces ju­meaux bi­bliques ra­content deux rap­ports pos­sibles à l’iden­ti­té. Si vous consi­dé­rez que votre iden­ti­té ré­sulte de ce qui est im­muable en vous, de ce qui vous a été trans­mis et que vous trans­met­trez à l’iden­tique, vous êtes alors du cô­té d’ésaü. À l’in­verse, si vous es­ti­mez que votre iden­ti­té est en de­ve­nir, qu’elle est ce que vous pour­riez en­core faire ou en­core être, vous êtes alors du cô­té de Ja­cob.

À l’in­verse du vi­ril Ésaü, l’im­berbe Ja­cob est un «fils à ma­man» qui semble presque fé­mi­nin. Vous écri­vez qu’il y a aus­si «une guerre des genres» der­rière leur conflit… Il y a là, en ef­fet, une op­po­si­tion du mas­cu­lin et du fé­mi­nin tra­di­tion­nels. On n’a ces­sé de fé­mi­ni­ser la mas­cu­li­ni­té juive. Au XIIIE siècle, l’ana­to­miste chré­tien Tho­mas de Can­tim­pré écri­vait que les hommes juifs ont des mens­trua­tions. Autre exemple: dans les an­nées 1930, l’écri­vain d’ex­trême droite Léon Dau­det trai­tait le pré­sident du Con­seil Léon Blum de «fi­fille» ou de «mam­zelle». Je dis par­fois en plai­san­tant que le juif est une femme comme les autres… Dans la psy­ché an­ti­sé­mite, le juif in­carne sou­vent une forme du fé­mi­nin dans le monde. Plus pré­ci­sé­ment, il in­carne la sub­ver­sion que peut consti­tuer l’ordre du fé­mi­nin dans le monde. Cet ordre du fé­mi­nin, c’est le lieu d’où pour­rait sur­gir du chan­ge­ment: le lieu de l’ou­ver­ture, de la faille, de l’in­com­plé­tude.

L’an­ti­sé­mi­tisme re­lè­ve­rait alors d’une vi­ri­li­té dé­faillante?

À la fin du XIXE et au dé­but du XXE siècle, à un mo­ment où l’éman­ci­pa­tion fé­mi­nine pre­nait de l’am­pleur, le grand es­sor de la lit­té­ra­ture an­ti­sé­mite est al­lé de pair avec une re­cru­des­cence d’ou­vrages mi­so­gynes. Dans l’his­toire, l’an­ti­sé­mi­tisme ac­com­pagne les mo­ments où l’on a peur de l’éman­ci­pa­tion des femmes. Ou de la place que les ho­mo­sexuels prennent dans la so­cié­té. Les juifs et les femmes ont en com­mun cette par­ti­cu­la­ri­té d’être à la fois l’autre et le même. Ils sont ce­lui ou celle dont vous ve­nez, qui a quelque chose à voir avec vos ori­gines, qui vous res­semble beau­coup, mais qui n’est pas tout à fait comme vous. À l’in­té­rieur de cha­cun, il y a à la fois du même et de l’autre. Les fi­gures du juif et de la femme nous ren­voient à cette al­té­ri­té consti­tu­tive, qui existe en cha­cun de nous mais que nous n’avons pas for­cé­ment en­vie de voir.

L’an­ti­sé­mi­tisme est donc un ré­vé­la­teur? Il a tou­jours un ef­fet d’an­nonce. Quand il re­vient, c’est comme un pré­lude à l’in­to­lé­rance et à la vio­lence qui vont vi­ser d’autres fi­gures d’al­té­ri­té: ce­la com­mence presque tou­jours avec les juifs. La dif­fi­cul­té à me­ner la lutte contre l’an­ti­sé­mi­tisme vient de ce que nos so­cié­tés sont ten­tées de pen­ser qu’elle concer­ne­rait sur­tout les juifs: les gens peinent à com­prendre que ce com­bat doit être me­né par tous. Vous con­nais­sez sans doute cette blague juive. Deux hommes dis­cutent. L’un dit à l’autre que le jar­din pu­blic a été in­ter­dit aux coif­feurs et aux juifs. Et l’autre ré­pond: «Pour­quoi les coif­feurs?» Ce­la dit bien la to­lé­rance à la haine des juifs qui peut s’ins­tal­ler dans nos so­cié­tés. Comme si cette haine fai­sait par­tie de l’his­toire. Comme si ce n’était pas notre his­toire… L’écri­vain Frantz Fa­non di­sait: «Quand vous en­ten­dez dire du mal des juifs, dres­sez l’oreille, on parle de vous.»

Mais com­ment faire quand l’an­ti­sé­mi­tisme s’abrite der­rière l’an­ti­sio­nisme? Quand des gens vous disent «Je suis an­ti­sio­niste» et pour­suivent comme si de rien n’était, je consi­dère qu’il faut tout de suite in­ter­rompre la conver­sa­tion et leur de­man­der: «Qu’en­ten­dez-vous par là?» S’ils veulent dire qu’ils sont contre une cer­taine po­li­tique de l’ac­tuel gou­ver­ne­ment is­raé­lien, moi qui suis sio­niste je pour­rais dire la même chose. Je m’étonne d’ailleurs qu’ils aient be­soin d’in­ven­ter un mot pour ex­pri­mer cette cri­tique alors qu’on n’en in­vente pas pour cri­ti­quer le gou­ver­ne­ment bré­si­lien… Je peux très bien en­tendre que tous les an­ti­sio­nistes ne sont pas des an­ti­sé­mites. Mais il faut bien re­con­naître que l’an­ti­sio­nisme a tant ser­vi de cache-sexe, pour «ca­shé­ri­ser» la haine des juifs, que le mot est au­jourd’hui en­ta­ché par tous les an­ti­sé­mites qui se sont abri­tés der­rière lui. Ce­la oblige qui­conque veut uti­li­ser ce mot avec bonne foi à l’ex­pli­ci­ter.

Les Juifs eux-mêmes sont-ils à l’abri du re­fus de l’al­té­ri­té, ce dé­sir de «faire un» qui sti­mule le com­mu­nau­ta­risme?

Non, bien sûr. Je com­prends très bien ce qui nour­rit ce­la: nous sommes dans un temps où beau­coup de juifs, no­tam­ment en France, se per­çoivent à juste titre comme me­na­cés et pensent que l’en­tre­soi va les pro­té­ger. Mais il est vrai que l’idée d’un ca­rac­tère mo­no­li­thique de nos iden­ti­tés et de nos af­fi­lia­tions se ren­force par­tout. Au­jourd’hui, on voit com­ment les cris­pa­tions iden­ti­taires et les re­plis com­mu­nau­taires font que tout le monde, y com­pris les juifs, est tou­ché par cette vo­lon­té de construire des murs plu­tôt que des portes, des fe­nêtres ou des ponts. À LIRE

«Ré­flexions sur la ques­tion an­ti­sé­mite», Del­phine Horvilleur, Gras­set, 155 p.

«Dans l’his­toire, l’an­ti­sé­mi­tisme ac­com­pagne les mo­ments où l’on a peur de l’éman­ci­pa­tion des femmes» Del­phine Horvilleur, rab­bin et es­sayiste

DEL­PHINE HORVILLEUR Rab­bin du Mou­ve­ment juif li­bé­ral de France. Di­rige la re­vue de «pen­sée(s) juive(s)» «Te­nou’a»

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