Une digue cède

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Je vous re­fais le cou­plet: la Suisse est ri­di­cule sur le thème du congé pa­ter­ni­té. Le pays le plus pros­père du monde consi­dère qu’il est trop cher – c’est ri­sible – d’ac­cor­der aux pères plus qu’un jour pour s’oc­cu­per d’un en­fant qui vient de naître. Ce­la alors que des lé­gis­la­tions existent, par­fois spec­ta­cu­lai­re­ment gé­né­reuses, dans nombre de pays de L’OCDE, qui n’ont pas l’air de s’en por­ter si mal. Une ini­tia­tive po­pu­laire, contour­nant la mé­dio­cri­té du per­son­nel par­le­men­taire, a été lan­cée en Suisse, pour ré­cla­mer 4 se­maines ins­crites dans la loi. Le Con­seil fé­dé­ral l’a sè­che­ment ba­layée il y a deux ans, sans même ima­gi­ner de contre-pro­jet, ce qui s’ap­pelle je­ter le bé­bé avec l’eau du bain. On de­vrait vo­ter en 2020. Entre-temps, le Con­seil des États, qui se rend compte que la co­lère monte face à cette in­cu­rie po­li­tique, a pris peur: il tra­vaille sur un contre-pro­jet de 2 se­maines. J’es­père bien qu’il se plan­te­ra dans sa ma­noeuvre mes­quine, et que les Suisses vo­te­ront pour 4 se­maines.

Mais une digue a cé­dé cette se­maine. Jus­qu’à main­te­nant, hor­mis le cas de quelques ad­mi­nis­tra­tions pu­bliques can­to­nales ou mu­ni­ci­pales, il fal­lait, cô­té pri­vé en Suisse, cher­cher dans les mul­ti­na­tio­nales étran­gères les exemples de congé pa­ter­ni­té sé­rieux: Google ac­corde 60 jours. John­son & John­son ou Ikea 40. Re­mar­quons que ce ne sont pas là des so­cié­tés qui passent pour être gé­rées par de naïfs gau­chistes dis­pen­dieux, ou peu at­ten­tives à leur suc­cès éco­no­mique. Elles pensent au contraire à ce­la en of­frant un congé aux pères: la dis­po­si­tion per­met de gar­der les meilleurs, et de les re­trou­ver au re­tour avec une neuve mo­ti­va­tion, gage d’ef­fi­ca­ci­té. Ces en­tre­prises ne perdent ain­si pas d’ar­gent: elles en gagnent. Mais de­puis le mi­lieu de cette se­maine le re­cord de jours de congé pa­ter­ni­té dans notre pays est en­fin dé­te­nu par une en­tre­prise suisse (di­ri­gée par un Amé­ri­cain, ce qui n’est sans doute pas in­nocent), No­var­tis, qui ac­cor­de­ra 70 jours.

Je suis juge et par­tie, je le confesse, de­ve­nu ré­cem­ment pa­pa chan­ceux: j’avais droit à 5 jours, aux­quels j’ai pu ra­jou­ter 15 autres sur mes congés. Du­rant ces quatre se­maines, j’ai ap­pris plus que de chan­ger les couches ou chauf­fer des bi­be­rons. Il a fal­lu or­ga­ni­ser, éga­li­ser, com­prendre, mettre en place mille choses, ai­mer. J’en suis re­ve­nu meilleur père peut-être, et sû­re­ment pas moins bon em­ployé. «Sage est le père qui connaît son en­fant», di­sait Sha­kes­peare.

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