Être Go­ret­ta

Le Matin Dimanche - - CHRONIQUES - Lio­nel Baier Ci­néaste

Je ré­ponds face à la Mé­di­ter­ra­née. En­core une fois, j’évoque Claude Go­ret­ta par té­lé­phone pour une agence de presse qui re­dis­tri­bue­ra mes pro­pos dans les deux ou trois ré­dac­tions en­core ou­vertes en Suisse. Les ques­tions sont tou­jours un peu les mêmes, mes ré­ponses di­vergent peu. Je m’ap­plique à ra­con­ter l’homme tel que je le per­çus à la fin de sa vie: in­quiet de sa­voir ce qu’il res­te­rait de lui après lui. Sou­ci de s’ins­crire dans l’his­toire du ci­né­ma suisse, lui qu’on ac­cu­sa d’in­fi­dé­li­té en al­lant tour­ner en France, puis en se com­pro­met­tant avec la té­lé­vi­sion, comme on di­sait alors. Ce­la semble si loin au­jourd’hui.

Là-bas, au large de Sète, le ba­teau pour Tan­ger prend la mer. En coin­çant mon té­lé­phone por­table entre mon épaule et ma nuque, je m’em­pare des ju­melles pour suivre la dis­pa­ri­tion du bâ­ti­ment au-de­là de la ligne d’ho­ri­zon. Le na­vire semble flir­ter avec la li­mite avant de plon­ger d’un coup dans l’in­vi­sible. Ain­si s’en est al­lé Claude Go­ret­ta. Cette fron­tière, celle qui sé­pare dé­fi­ni­ti­ve­ment les créa­teurs de leurs oeuvres, il la cô­toyait de­puis plu­sieurs an­nées main­te­nant, sa der­nière réa­li­sa­tion re­mon­tant à 2006.

Que de­viennent les réa­li­sa­teurs quand ils ne tournent pas? Cette ques­tion, je la po­sai au ci­néaste quand je le fil­mai chez lui, à l’oc­ca­sion d’un do­cu­men­taire que je dé­diais à son tra­vail. Cruau­té de jeune homme, d’au­tant moins par­don­nable qu’elle était in­cons­ciente. Le vi­sage de l’homme Go­ret­ta se fi­gea un ins­tant, ap­pre­nant la nou­velle de la mort du réa­li­sa­teur qu’il fut, comme ce­la, en di­rect, de­vant l’ob­jec­tif d’une ca­mé­ra qui n’était pas la sienne. «Ne pas tour­ner, c’est dur», me ré­pon­dit-il après un ins­tant. Que dire d’autre à un jeune blanc-bec qui monte quatre à quatre les es­ca­liers de son ap­par­te­ment de la rue de la Ma­la­dière, à Ge­nève? Qui peut com­prendre l’al­lé­ge­ment avant de s’y voir contraint?

Le ci­né­ma, c’est une ad­di­tion: la vie et la pas­sion pour celle-ci. Une fois la pos­si­bi­li­té de l’oeuvre éva­po­rée, il ne reste plus qu’un en­com­brant quo­ti­dien em­pois­sé dans un temps in­con­nu: le pré­sent simple. Bien sûr, la plus grande par­tie de l’hu­ma­ni­té s’en contente, y trouve même du plai­sir, voire de l’élé­va­tion. Mais pour Claude Go­ret­ta, cet état unique, sous­trait, ne pou­vait que conduire à une forme de mé­lan­co­lie que les hom­mages et les prix à la car­rière n’at­té­nuaient en rien. Au contraire, ils ren­daient plus dur en­core le re­tour dans le fau­teuil rou­lant, ce tra­vel­ling du pauvre, qui ré­duit le point de vue à quelques mètres. Tout juste de quoi trans­hu­mer pé­ni­ble­ment de la cui­sine au sa­lon. Être Claude Go­ret­ta, c’était pas­ser par la fe­nêtre, même à tra­vers par­fois, comme quand Gé­rard De­par­dieu s’en­quille une baie vi­trée dans «Pas si mé­chant que ça», ou que Fran­çois Si­mon es­saie d’élar­gir le trou oc­ca­sion­né par la pierre lan­cée dans la vi­trine d’un joaillier de la rue du Rhône pour en dé­ro­ber le conte­nu. Sor­tir du rang, pour plon­ger, c’était ça être Claude Go­ret­ta, ci­néaste. Une am­bi­tion de sca­phan­drier des grands fonds hu­mains dans un pays où les re­la­tions hu­maines sont aus­si chlo­rées que les pis­cines mu­ni­ci­pales. Sa fosse des Ma­riannes, ce fut Pomme dans «La den­tel­lière» ou Ré­my Pla­cet dans «L’in­vi­ta­tion», Mi­che­line et ses six en­fants en ban­lieue pa­ri­sienne. Au­tant de mys­tères hu­mains, comme au­tant d’étoiles de mer re­mon­tées dans ses fi­lets-films pour nous, res­tés à terre, telles les femmes de ma­rins bre­tons qu’il fil­ma pour la té­lé­vi­sion. Les images de Claude le suivent telle une traî­née per­tur­bant pour un temps le res­sac, té­moi­gnant de son pas­sage dans nos eaux ter­ri­to­riales. La Mé­di­ter­ra­née, en ce jeu­di 20 fé­vrier 2019, ren­dait hom­mage à Go­ret­ta en se fai­sant aus­si plate que le lac un jour de prin­temps pré­coce.

Cette chro­nique est as­su­rée en al­ter­nance par Lio­nel Baier, Claude-in­ga Bar­bey, Ch­ris­tophe Gal­laz, Alain Re­be­tez et Fran­çois Schal­ler

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